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1-Forum, 2-Social, 3-Mondial. En Avant... Yallah !

mercredi 10 avril 2013, par MS

Quelle autre meilleure raison de se lever le matin, que d’aller se noyer nue dans une foule cosmopolite, porteuse d’alternatives au désordre de nos sociétés, prisonnières des rapaces de la finance, de la politique ou de la religion ? Si, une autre. A chacun ses petites dépendances. Le fameux cocktail de fruits frais aux noix, pistaches, amandes et sa touche de miel, du quartier Lafayette, est le seul à me réveiller avec une telle énergie. Indispensable avant de sauter dans un taxi, aussi jaune que le soleil brûlant, avec au volant un lumineux chauffeur compris dans le prix. La Dolce Vita à la tunisienne... Shems FM, Mosaïque et les infos en direct du front, crachées par une radio agonisant à chaque nid de poule. Je préfère écouter l’homme qui me parle, mon cocher musulman.
Retour à nos moutons, même si ce n’est pas encore l’Aïd..
C’est bien de trouver de verts pâturages pour nos vastes troupeaux dont il s’agit.

La suite ....

Le FSM en satellite

Le FSM, à première vue, ça ressemble à un bordel planté sur le sable ocre d’Afrique du Nord : des rencontres, des émulations, des convergences d’idées et de solutions possibles pour construire une réalité juste et équitable. Imaginez, THE place to be pour témoigner d’une puissante solidarité entre les peuples. Bannie la colonisation ! Dégagez, cultes de la personnalité et dominantes nations ! Européens, Américains, rangez vos armes et vos drapeaux, l’époque de l’esclavage et de votre bête suprêmatie gît aux oubliettes, dans un cimetière de jasmin et de menthe poivrée prête pour la cueillette !
Dans la Cour des Miracles, on dresse la liste des sujets fragiles à aborder : l’exploitation des ressources naturelles africaines, les problèmes des pays méditerranéens entre jeunes, migration, luttes citoyennes pour la démocratie, contre la domination néolibérale et impérialiste, le développement des sociétés civiles maghrébines, la question du Sahara occidental et ajuster la vision des relations Nord-Sud et Sud-Sud du XXI ème siècle.
Ici, on se prend à inventer de nouveaux scénarios sur l’évolution de notre civilisation en crise, envers et contre tout autoritarisme extérieur. Grâce notamment à la magie du théâtre, on teste en direct les propositions émises par le public et traduites par des techniques d’improvisation originales. Façon sauvage, dehors, les volontaires s’ébattent sur un tapis d’exercices et de jeux d’adultes, un décor expérimental entre les odes et les chants révolutionnaires des palestiniens, des syriens et de toutes les minorités bafouées et des victimes de guerres civiles ; des keffieh, des hijabs, des sefsaris dépliés pour cacher les hanches des danseuses de fazani. Crier fort pour se faire entendre quand tout le monde hurle pour clamer le fond de sa pensée... Défi ! Dire tout, tous en même temps. Sans oublier de garder un oeil sur les opprimés en mal d’amour et de liberté, et ça, dans le pacifisme le plus total, bercés par la noblesse des sourires les plus dociles, les plus dignes et les plus élégants.
Rien à voir avec la fausse compassion, bienvenue dans une relation d’échange simple et légitime. Organique.
Un voile bienveillant enveloppe les groupuscules éparses jusqu’à former une masse polymorphe et critique. Elle peut prendre du poids sur l’avenir incertain des épicentres de la révolution arabe. Mais en est-elle consciente ?Une transition vers des régimes coopératifs et progressistes frôle l’évidence, après avoir accueilli une manifestation de cette taille en Tunisie. Deux ans et trois « printemps » seulement après la première immolation à Sidi Bouzid et la fuite du dictateur inculte et de sa voleuse de femme.

Impasse sur les mauvaises rancunes

Sans faire de plan sur la comète, sans crier au loup et sans crédulité factice, les espoirs de toute une couche de la population africaine et internationale s’élèvent, s’expriment et touchent les occidentaux au visage pâle, jusqu’à la honte. Naïvement surannée par l’enthousiasme et l’innocence d’une exploration en orbite.
L’histoire creuse des traces indélébiles et reste gravée dans les mémoires encore vivantes. Les jeunes générations n’entendent pas de la même oreille que leurs aïeuls, le son de cloche ou la prière du muezzin. Ils visent l’alarme. Pour eux, l’urgence n’est plus aux avancées sociales mais à leur pérennité et au plaisir de vivre, dans une conjoncture chaotique où les alliances internationales deviennent les bourreaux des états indépendants en les asservissant, sauce moderne, grâce à une dette vertigineuse, frein de toute ambition souveraine d’auto-suffisance. Heureusement que les peuples ne sont pas tous calqués sur le modèle de la Corée, et que chaque individu est libre de soumettre sa pensée à son propre jugement et dans son intime intérêt, sans devoir rendre de comptes au gouvernement qui le manipule ! La preuve en chair et en joie en voyant parader ces milliers de corps débarqués du Far-West pour faire partie de cet épisode incroyable !
La conquête de la Liberté ! Un mythe sans chars, sans artillerie, sans uniformes, sans baîllon et sans procès !

Une semaine trépidante et... Tunisienne. Mouch mouchkil ! Labeeeeessss  !

Les efforts déployés pour l’organisation de cet exil mondial ont été impressionnants, victime déjà à l’ouverture d’un budget acquis bien inférieur à celui requis initialement pour ce type d’initiative. Pas moins de 500 bénévoles se sont débattus, sans relâche, avec leur français scolaire et leur anglais sommaire, pour indiquer les lieux, heures, places et rendez-vous dans lesquels se pressaient les visiteurs, toutes langues et croyances mixées.
Cinq jours haletants, rythmés par des montagnes d’ateliers, de débats, de conférences et de manifestations et autant de spectacles et d’animations dans les espaces occupés... Le programme de cette 11è édition du FSM a eu l’effet d’une bombe humaine, kaléidoscope aux reflets multicolores, suivie par un bouquet de 50 000 personnes, pour près de 4500 organismes tous domaines confondus, venus de 128 pays des cinq continents. Tous les jours, de l’aube à la tombée de la nuit, le campus El Manar, lieu de ralliement de la classe activiste, prenait des allures, dans la course aux ateliers, de chasse au trésor géante et polyglotte. Un labyrinthe poétique, un souk immense rempli de stands d’associations, de syndicats, de collectifs et d’assemblées qui basaient leur check-point sous des tentes ou dans les salles de cours désertes de l’université.
Même si certains pensaient avoir trouvé le meilleur spot et malgré les précautions d’usage, impossible d’être vraiment à l’abri des changements de dernière minute... Tradition dans la culture du pays !
Un des détails qui pimente un séjour à l’étranger : bousculer les habitudes et le confort des pays riches pour laisser le champ libre à l’imprévu et à la débrouille, à l’entraide et à la négociation pour obtenir ce que l’on veut.

Halte ! Barbes et burqas sous le même toit !

Entre les luttes sociales et le paroxysme d’une société bancale, s’exhibaient sous des barbes touffues et sombres djellabas, quelques adversaires de la transition démocratique, des intégristes ayant eu la courtoisie de ne pas user de leurs armes pour propager leur morale. Les hordes de femmes de l’Union Tunisienne des Femmes Démocrates ont fait barrage et toisaient les intimidations de leurs frères. En hissant bien haut leurs pancartes peintes en arabe sous-titré français, elles inscrivent la défense de leurs droits et essaiment leurs revendications présentes et futures, sur des plans tant privés que publics. La foumillière de longs cheveux a ouvert la marche d’inauguration depuis la place du 14 janvier, en franchissant l’avenue Bourguiba pour rejoindre El Manar, fière de brandir leurs poings serrés, de s’unir par la beauté de leurs voix et de mobiliser la population à les suivre dans ce pélerinage vers une Mecque éphémère et acidulée.
Des jeunes étudiants, mégaphones à la bouche, scandaient des mots tirés de la révolution, des hymnes et des slogans populaires traduits en toutes les langues, se heurtaient parfois à la police. Campées sur leurs gardes, les milices guettaient passivement, cigarettes au bec, les attroupements suspects ou les seins débordant odieusement d’un décolleté assumé et plongeant. En guise de clôture, et pendant toute la durée du FSM, Syriens, Lybiens, Palestiniens, Libanais, Marocains, Algériens, de nombreuses factions autonomes de promotion de la paix, ont envahi les artères de la ville pour appeler à la solidarité avec le peuple palestinien « Vive la Palestine libre et indépendante ! ». Sous d’autres angles, des conflits locaux entre marocains et Sahraouis sur le partage de certaines régions du Sahel, la reconnaissance des Amazighs, berbères en quête d’identité à l’époque contemporaine, l’attaque de l’armée française au Mali, ont attiré l’opinion en marge du sillon officiel, de part et d’autre du Forum.
D’autres poignardaient les murs de peintures affriolantes, talonnés de musiciens brillants de talent qui jonchaient les rues tout l’après-midi et le soir, accompagnaient l’euphorie du paysage bondé de silhouettes étoilées d’horizons inconnus.
Les bouches béantes, l’expression s’affiche partout, par terre, en l’air, sur des tracts en papier, en chansons...
Devant le Théâtre Municipal, un auditoire qui ne désemplissait pas, face à la scène habitée d’alchimie et d’identités sonores, généreuses, venues des quatre coins d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient, oscillait joyeusement avant d’aller se coucher en rêvant les yeux mi-clos, sur l’espoir d’un miracle. A demain.

Accent tonique pour les interventions artistiques et sans frontière

Je ne saurais pas dire si les cachets des artistes ont été mirobolants ou ne serait-ce que versés pour leur prestation, mais leur présence suait des vapeurs de fleur d’oranger reniflées par un public conquis, enivré.
Dispersés pendant le rassemblement sur des places stratégiques où on pouvait les apercevoir, les spectacles ont aussi pris des formes plus discrètes, éclatés dans Tunis, se jouant tantôt dans les maisons de culture d’Ibn Rachiq, d’Ibn Khaldoun où encore de Bab el Assel où a été déporté le Festival du cinéma africain à Tunis, tantôt à la Kasbah, à l’Artisto près du Belvédère, à l’espace Mass’Art... Que des adresses familières de toute la population tunisienne où, avec accès gratuit pour la majorité du programme, on pouvait joyeusement se nourrir de culture, s’abreuver de malice, sans se priver. L’élan et l’effervescence des programmateurs ont dépassé leurs capacités d’information, inondant la ville entière d’une marée humaine et d’un circuit artistique indiqué avec parcimonie, empêchant certaines pièces de théâtre et actions urbaines de voir s’agglutiner les spectateurs devant elles. Mais le principe est bon et le bilan, positif. Valable pour les initiatives parallèles qui se sont greffées et ont fait échos au FSM : les Journées du Cinéma des Droits et des Libertés, le cycle de Films sur les Assassinats Politiques, le Forum mondial des Médias Libres, la Journée Nationale du Théâtre l’avant-veille du coup de feu, et des ouvrages tenus secrets comme la formation continue de troupes de théâtre de l’opprimé amateur dans chaque gouvernorat du centre et du sud de la Tunisie ou la création d’un spectacle de danse minimaliste suédo-tuniso-franco-algéro-japonais.
L’Art, ennemi juré des conservateurs et des intégristes, menace ultime au système de libre propagande des dogmes religieux ou des discours avilissants, prônait l’avant-garde de la nouvelle génération dans le refus de plier, de ne pas craindre la violence, de ne pas avoir peur d’oser émettre une parole, quels qu’en soient la substance et le matériau. L’inventaire des moyens de résistance aux lois du silence et à l’étouffement d’une société aguerrie tient sur un long parchemin.

Rétrospective du mouvement des militants artistiques pour agir dans l’espace public

Après une longue pause kawa, filons à l’anglaise, au coeur d’une réunion entre professionnels du théâtre de l’opprimé français (Caravane Théâtre, NAJE), du théâtre-action belge (Croquemitaine, "Un Théâtre Action pour le 21ème siècle), du théâtre et de la performance tunisiens (Ado +, collectif Act, Art Chronique, Mass’Art ; Théâtre Forum Tunisie) et des membres du réseau ATTAC. 
Des discussions s’enchaînent et se complètent sur la nécessité de mailler nos savoirs et nos pratiques pour arriver à une efficacité parfaite dans la cité. Késako ? D’un côté, des militants actifs (ATTAC) avec des thématiques très ciblées prennent la rue d’assaut pour provoquer l’opinion publique, de l’autre, des créateurs de formes esthétiques où un propos est raconté et inclus dans une histoire jouée par des comédiens. Au centre, la question de la mutualisation : comment unir nos méthodes et nos valeurs communes pour agir de plus en plus et de mieux en mieux ? Un exemple concret avec la pièce « Le tribunal des Banques » interprété par des non-acteurs d’Attac et écrit comme un forum participatif par la compagnie de théâtre de l’opprimé Naje. Emergence.. Nous cherchons ensemble des pistes pour projeter un travail qui nous lie les uns aux autres.
Plus tard dans la semaine, nous retrouvons la plupart de ces mêmes intervenants dans un autre cercle de prérogatives, au sujet de la mise en oeuvre d’actions chocs répandues sur l’ensemble du globe. Le point de départ de cette volonté vient d’un récent fait d’actualité, qui n’est pas isolé ces derniers temps : l’arrestation et le jugement d’un rappeur tunisien à deux ans de prison ferme pour avoir chanté « Les flics sont des chiens ! » dans un clip qu’il a posté sur facebook. Chaque personne étant considérée comme participante ou partisane de cet acte de rébellion a été repérée et arrếtée grâce à la surveillance des réseaux sociaux. En moins de deux jours, tous les coopérateurs, concernés de près ou de loin, ont fini dans le même filet de crabes. Alors que d’autres affaires prennent davantage de temps à être éclairées, comme l’assassinat du défenseur des Droits de l’Homme Chokri Belaïd ou encore le travestissement d’une victime violée par deux policiers se retrouvant sur le banc des accusés. La Tunisie n’est pas un cas unique en matière de répression de la liberté, en particulier chez les artistes, notamment en Russie avec le cas des Pussy Riots et bien d’autres dissimulés ça et là.
Un collectif interculturel a été voté, ce sera HARISSA LARKIPIK, entraînant français, tunisiens, belges, italiens et québécois à formuler un message pour résister à la tyrannie du pouvoir qui muselle les bouches dans les régions du monde représentées. La première action qui lèvera le rideau sur cette synergie toute neuve aura lieu le 18 avril prochain, suite au procès intenté contre Weld El 15, le rappeur tunisien.

L’environnement, une alerte rouge

Contre le désastre environnemental en cours, les porte-paroles des associations de protection de la nature, africains et sud-américains essentiellement, ont entonné en anglais « Leave the Oil in the Soil and the Tar Sand in the land » partout où ils passaient. Sur les stands, ils faisaient campagne pour sensibiliser les acteurs industriels et économiques aux dégâts passés et aux inquiétudes présentes sur le réchauffement de la planète et la biodiversité menacée. Explications piquées d’arguments éloquents, ils mettent en tête de gondole l’implication des grandes entreprises et des gouvernements, coupables dans ces faits inexpiables et distribue des repères pour comprendre le processus dangereux dans lequel nous nous sommes engouffrés. Le Québec fait office de précurseur en matière de gestion de la pollution atmosphérique et des énergies renouvelables, il semblerait être un futur allié de choix aux besoins des pays moins industrialisés. Pour établir des stratagèmes écologiques aptes à contrer les dérives des sociétés multinationales et de la pétrochimie, avec des expériences réussies à grande échelle sur le territoire canadien, des projets en coopération sont en pourparlers dans la zone Maghreb.
C’est d’ailleurs la première fois dans un Forum Social Mondial qu’un ESPACE CLIMAT installait son univers dans les allées surchargées.

L’économie, enjeu clef pour résister au capitalisme

En y regardant de plus près, c’est aussi une faille de l’économie qui se comble, avec une image touristique « responsable » qui n’existait pas en Tunisie. Sortis des complexes hôteliers des villes cotières, ordinairement, peu d’étrangers se risquent à prendre un louage pour se balader dans la capitale... On préfère se prélasser et mijoter dans son jus au hammam, en profitant de se faire servir des verres de thé aux pignons et épiler les jambes avec de la cire au miel. Pourquoi s’intéresser à ce qui se passe dans la rue ? Pas facile en plus quand on nous harcèle de la menace des salafistes, des montées d’islamisme, de la violence trahie, blasphémée et ventilée par les médias ! Naturellement, les pieds dans l’eau, les fesses sur le sable dans un joli maillot et le jus d’orange pressée en guise de pedalo, voilà qui éloigne comme il faut la plupart des consommateurs de vacances à moindres frais, de la réalité tunisienne. Pour celles et ceux qui ont fait le voyage depuis leurs contrées, qu’elles soient voisines avec une participation majoritaire d’organisations du Maghreb et du Marshrek, ou lointaines, comme le mouvement altermondialiste développé et expérimenté des régions d’Amérique latine.
Etre là avait déjà une valeur symbolique, voire historique, et valait bien son billet low-cost ! Les chauffeurs de taxis sont unanimes « ça crée de l’argent ! Les gens consomment, vont au restaurant, louent des chambres d’hôtel, ramènent des souvenirs de la médina, hèlent des taxis et prennent l’avion. Tout ça, ça se paye ! »
Ca c’est de la richesse intelligente et un avenir prometteur en plus !
Rien que pour partager l’hystérie collective et admirer le déploiement de bras pour ceinturer le site, assurer la sécurité et glaner les flopées d’idées, et puis aller les coller sur le nez de tous les gens qu’on a pu croiser, il fallait être là.

Même plus vieux, le soleil brille

Laboratoire social à ciel ouvert, le FSM (arabe) 2013 a pu illustrer l’étendue des forces et des faiblesses de notre ère, rendant hommage aux progrès comme aux reculs, aux paradoxes et aux connivences, à la fatalité et au hasard, à la confiance et à la colère d’une civilisation qui considère comme un droit, comme une chance d’être sur terre. Une raison valable de se battre et ne pas pleurer dans une solitude misérable et subie, de rester digne et fou comme un enfant pour voir accomplir des rêves qui ne sont pas loin de se muer en réalité. 

Stella.

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