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A Haïti, après le séisme, les comédiens réagissent

Interview de Patrick Joseph comédien et metteur en scène de la compagnie Etiquette

mardi 16 mars 2010, par MS

Lors de notre séjour à Haïti en septembre 2008 pendant la terrible saison des ouragans nous avions rencontré Patrick Joseph comédien et metteur en scène de la compagnie Etiquette, à l’issue de Ida, un très beau spectacle sur Haïti écrit pat Guy Régis Junior. Profitant de son passage à Bruxelles nous l’avons rencontré pour aborder avec lui la situation à Haïti après le séisme du 12 janvier 2010.

La vidéo de l’interview

Tu voudrais nous parler d’un projet

Communauté Artistes en Action, est un projet qui doit regrouper une trentaine d’artistes avec leurs familles, soit 150 personnes, sur un terrain que l’un des camarade du groupe a mis à la disposition du collectif. Il faut y construire des abris provisoires, des tentes, des espaces de rencontres, d’échanges, des espaces bureaux. Prendre en charge ces artistes sur une période de 6 à 12 mois, pour leur permettre de produire, de continuer à travailler, à créer. Ensuite ce qu’ils produisent pourrait être partagé avec d’autres personnes dans d’autres camps autour de Port au Prince et des autres villes également touchées.
Ce projet n’est pas seulement "artistique" mais se situe au niveau du théâtre-action, théâtre forum, théâtre d’intervention.
Il faut partager les informations. Nous savons à présent qu’Haïti est sur une zone sismique rouge. Que faire vis-à-vis de ce genre de phénomène ? Comment guérir les gens de ce traumatisme ? Il y a eu beaucoup de répliques, les gens ont peur. Ils ne veulent plus retourner dans les maisons.
Il faut leur dire que les abris provisoires qu’ils habitent doivent rester provisoires, ne pas devenir définitifs. Il faut s’armer pour faire face, reconstruire et participer pleinement chacun à la reconstruction du pays.
Pour le moment nous n’avons que ce que nous avons : cet espace, et surtout la force de vouloir travailler. La volonté aussi de trouver des supports économiques car ce projet a un coût élevé, plus de 100 000 euros.

Avez vous déjà contacté des artistes ?

A Port au Prince nous sommes déjà un groupe, autour duquel se rassemble d’autres artistes, surtout dans le domaine du théâtre, techniciens, metteurs en scènes, comédiens, sont parties prenantes. Ils travaillent déjà à rédiger ce projet, à contacter des gens sur place. Il y a aussi un groupe à Paris, un autre en Belgique. Nous cherchons des subventions auprès des institutions susceptibles de nous aider. Certaines y sont disposées : "Culture France", "Le Théâtre du Rond-point" qui à donné une partie de ses recettes et a appelé ses partenaires et les théâtres parisiens à l’imiter, "La Charge du Rhinocéros" . En Belgique ou nous allons aussi contacter le WBI-CGRI.

Quels sont les échéances ?

Normalement le projet devait déjà commencer début mars. Mais ce ne sera que vers la fin du mois de mars que les artistes devraient être installés. Et une fois installés, nous commencerons immédiatement par une formation pour les artistes, car eux aussi ont besoin d’une prise en charge psychologique. Ensuite monter des petites pièces pour construire des modules de deux heures d’intervention. Nous avons prévu une quarantaine d’interventions par mois. Nous allons nous diviser en plusieurs groupes qui vont se partager les tâches pour toucher un maximum de personnes qui ont été touchées par le séisme.

Qu’allez vous véhiculer comme contenu dans ces spectacles ?

L’idée est de dire aux gens : "nous sommes encore en vie, et c’est bien".
Je connais des comédiens qui se sont dit "il n’y a plus de vie, c’est fini, attendons notre mort".
Beaucoup de gens ont raisonné comme ça.
Il faut leur permettre de penser autrement et leur apporter aussi une saine détente, car ils en ont besoin. Après être passé à côté de la mort, lorsqu’on vit avec des cadavres autour de soi, on a besoin de se détendre, de reprendre goût à la vie, cela passe aussi par un rire, même s’il est encore amère. Le gens devront aussi apprendre comment se comporter à l’avenir face à ce genre de situation. Comprendre aussi que ce ne sont pas les dieux qui sont responsables. C’est la nature. Il faut partager des réflexions comme çà. Savoir que nous ne sommes pas les seuls à subir ces catastrophes.

Ce ne doit pas être une tâche simple. Au Chili un séisme encore bien plus fort a provoqué un nombre de victimes bien moindre. Ni Dieu, ni la nature ne sont les seuls responsables.
Ce qui est difficile pour Haïti c’est de se relever avec tous les problèmes se trouvant dans la colonne du "passif".
"Comment se déroule la distribution de l’aide ?"
"Comment la reconstruction est-elle envisagée ?"
Ce sont des questions politiques, donc l’objet de réponses divergentes. Comment allez-vous régler ce genre de situation ?

Nous voulons justement inviter les gens à se questionner sur ce genre de choses, ils doivent le faire. J’ai toujours vu le Haïtien comme étant assez passif, avec une certaine résignation. Le christianisme est pour beaucoup là-dedans.
Il y a eu un "avant 12 janvier", il doit y avoir un "après 12 janvier". Cet "après" là, c’est nous qui devons le faire, et le faire mieux qu’avant.
Non pas reconstruire sur les mêmes bases, mais sur de nouvelles. Ne serait-ce qu’à propos des maisons. Comment allons-nous reconstruire les maisons ?

Cela pose une série de questions, ...sur la propriété. L’urbanisme à Port au Prince avec ses bidonvilles...est en grande partie un urbanisme de squat.

Les gouvernements successifs n’ont jamais élaboré de plan d’urbanisation.
Aujourd’hui ce sont les victimes qui doivent se poser ces questions et leurs éléments de réponses qui peuvent inspirer les grandes décisions étatiques pour l’avenir de ce pays.
Ce qui est certain c’est que nous, nous n’allons pas apporter de réponses toutes faites. Nous allons surtout questionner, inviter les gens à se questionner, apporter des éléments de réponses. Ce qui nous intéresse, c’est de confronter les différentes subjectivités.

Un mois et demi après le séisme, ne crains-tu pas que comme à l’accoutumée, les promesses de l’aide internationales ne soient vite oubliées, alors que les médias regardent déjà ailleurs, et qu’on laisse le peuple haïtien se débrouiller avec une une quinzaine de milliers de GI pour l’aider ?

Je suis toujours très pessimiste par rapport à l’aide internationale.
Lorsque les gouvernements annoncent une aide de millions de dollars, ils mettent en place un système pour qu’une bonne partie de ces millions restent dans leurs pays. Ils vont fournir les experts, les produits, tout s’achète chez eux. De ces millions de dollars qu’ils ont promis, nous n’aurons qu’une petite miette. Je sais cela.
J’espère vraiment, du plus profond de mon être, que les gouvernements, le gouvernement qui est là, vont profiter de cela pour repartir dans sur une bonne reconstruction.
On dit à présent qu’Haïti est sur un puit de pétrole, la nappe de la Caraïbe et du Venezuela. C’est l’occasion d’utiliser cela.
Près de deux mois après le séisme, en dehors d’appel à la patience, le gouvernement haïtien n’a toujours pas de projet.
La saison des pluies commence. Les gens sont dans la rue, dans des abris qu’ils ont construits eux-même avec des draps. J’ai des amis qui lorsqu’il pleut doivent s’asseoir et attendre. Ils ne peuvent pas dormir. Lorsqu’il pleuvait avant c’était déjà l’enfer. Maintenant avec l’accumulation des déchets...

A Les Cayes, troisième ville du pays, il vient d’y avoir de terribles inondations, j’ai peur que cela arrive à Port au Prince. Les gens ont eu une frousse énorme. Je suis pessimiste mais j’espère qu’assez vite le gouvernement dise "voilà ce que nous voulons". Sinon on perd du temps et tout le monde sait que quelques mois après ce genre de catastrophe, l’opinion oublie et passe à autre chose. On parle encore d’Haïti...mais très peu. Les médias passent déjà à autre chose.
C’est à nous de dire, voilà ce que nous voulons, voilà ce que vous pouvez nous donner, voilà comment nous allons l’utiliser.
Moi comédien, metteur en scène, artiste, je ne peux faire que ce que je sais faire : du théâtre. Mais je ne peux faire que ça et ce n’est pas suffisant, loin d’être suffisant...