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Clowns en truc ? Chronique clownesque #9

par Eric Rouxhet

mardi 12 février 2019

Aujourd’hui, Rita laisse à Marcel le soin d’animer. La différence de style saute aux yeux : finis les doux petits exercices d’échauffement, nous voilà tout de suite dans le vif du plateau et nantis d’un impératif : faire rire et si possible dès la première minute. Marcel use d’une analogie : le clown est une sorte de représentant de commerce du rire. Dès le pied dans l’entrebâillement du rideau, des spectateurs doivent rire sans quoi il sera probablement impossible de dérider la salle. Je n’ai aucunement la fibre commerciale, aussi le défi me semble obscur.
Je sens que la journée va être musclée. Heureusement que nous sommes plus nombreux que d’habitude : l’effort sera d’autant réparti.

Les consignes sont suffisamment précises pour nous permettre d’entrer en action. Passée l’impulsion, les choses se figent vite : occupation intempestive ou plateau désert, accessoire sans utilité, destination ou intention vague….
Là, Marcel nous stoppe façon « arrêt sur image », repère les ébauches prometteuses, suggère des corrections ou des approfondissements. Et je commence à entrevoir des situations clownesques à travers la position malencontreuse d’un pied dans un seau à glace, les répétitions d’un acte manqué, les fausses sorties, l’incompatibilité feinte entre deux personnages. Tous des « standards » des numéros de clowns qui font rire aussi imparablement que la peau de banane sous le pied de celui qui vient de l’éplucher.
Et surgit le dilemme entre les standards perçus comme les « trucs » du clown et l’improvisation indispensable à l’originalité des scènes. Ou comment avoir le réflexe d’insérer le bon truc au bon moment. Marcel nous montrera les possibles à chacune de nos prestations. Il ne me reste plus qu’une vie pour acquérir les automatismes !
Justement, nous devons, en groupe réduit, « jouer » Hamlet, son mort, son fantôme et son crâne pendant que l’autre groupe tente d’en finir avec Roméo et Juliette. Des situations propices aux dérapages mais l’aura des textes de Shakespeare nous rend scolaires : nous voulons raconter la pièce au lieu d’en délirer les passages. Voilà l’acteur qui supplante le clown. Encore un méfait de l’école ?
Les situations s’enchaînent et chacun(e)finit par trouver son ou ses moments de grâce ; des instants où la présence forte et vacillante du clown se matérialise. Quand c’est mon cas, j’ai l’impression de bénéficier d’un heureux hasard.
Depuis que nous avons une magicienne professionnelle dans le groupe, les faux tours de magie fleurissent lors de nos improvisations. J’en suis le premier et principal responsable et m’aperçois de son côté factice. Si nous avions côtoyé un chirurgien, aurais-je simulé maladroitement une transplantation d’organe, auprès d’un plombier, un débouchage d’évier ?
Nous allons bientôt clôturer la journée, faire le bilan. A ma demi-surprise, un camarade fait part de son envie de tout démolir ! A ma surprise entière, Marcel lui répond de suivre son impulsion ! Le clown de l’Apocalypse est-il né ? Par les temps qui courent, pourquoi pas ?
Nous-nous quittons et Marcel a l’air aussi fourbu que nous.

Eric