Théâtre Croquemitaine

Un théâtre alternatif

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D’Ouest en Est

dimanche 27 janvier 2002

C’est en octobre 1989 que nous partions pour la première fois en tournée "à l’Est". A notre départ, le mur de Berlin était encore debout, à notre retour, fin novembre, il était tombé.
Peut-être était-ce un signe prémonitoire, en tout cas nous sommes souvent retournés avec différents spectacles dans les pays de l’Est.

  1. THEATRE EXTREME
  2. CHEZ LES TZIGANES
  3. LE COMPLEXE DU "P’TIT BELGE"

Ce fut d’abord "The Gang" en Pologne et en URSS, puis "Sacrée Soirée" en Pologne et en Roumanie, "Bouffonneries" en Tchèquie, Slovaquie, Hongrie, Pologne et récemment "Complainte de la fin du siècle" en Roumanie.
Ces tournées nous ont parfois menés, à côté du réseau théâtral traditionnel, dans des endroits "du bout du monde" dans lesquels jamais une compagnie n’avait mis les pieds.
Ces rencontres avec ces régions et leurs habitants ont été pour nous des moments très intenses pendant lesquels nous avons pu vivre des expériences uniques.

Nos périples fourmillent d’anecdotes.
Comme tout voyageur nous avons subi les désagréments liés à "la route", les embarras douaniers, les embarras exotiques, les embarras mécaniques, et autres avatars qui peuplent les récits de voyage.
Nous ne nous étendrons pas sur l’intérêt de cet aspect-là des choses, même si nos périples sont différents de ceux des touristes occidentaux.
En effet, nous voyageons en "travaillant". Nos périples se déroulent souvent "hors saison". Nous sommes reçus chez les habitants, amenés à approcher leur mode de vie de manière plus intime. Notre "itinéraire" particulier nous conduit à découvrir des facettes rarement entrevues par les vacanciers. Nous pénétrons dans les coulisses, parfois là où traînent encore quelques reliques de l’ancien régime ou les premières horreurs du nouveau...
Voici quelques "souvenirs" théâtraux, évocations d’expériences vécues par une troupe en tournée dans les pays de l’Est.

Théâtre extrême

Nous avons souvent joué dans des théâtres "nationaux". Construits pendant la période stalinienne, ces salles gigantesques sont décorées de lustres inimaginables. Comme dans les grands théâtres traditionnels, elles possèdent des loges pour les officiels, des plateaux comme des terrains de football, il y a pléthore de personnel pour porter et installer matériel, décors et éclairages. La première fois qu’on joue dans un lieu aussi solennel c’est toujours très intimidant. Il faut occuper cet immense espace avec son petit décor et surtout l’animer avec le jeu d’acteur. Lorsque la salle est remplie, on a de nouveau un trac "de générale".
Et le plus souvent ces salles russes, ukrainiennes, roumaines de 1000 places et parfois plus étaient remplies d’un public enthousiaste, de "connaisseurs", étudiants en Art dramatique, comédiens, critiques de T.V. et de radio. Chez nous, même les compagnies les plus réputées jouent rarement devant autant de personnes. Il est arrivé plus d’une fois qu’après le spectacle une file d’admirateurs sollicite devant nos loges des autographes.
Mais à côté de ces contrats "prestigieux" nous avons aussi beaucoup joué dans des lieux incroyables.

En Roumanie à Odorheiu, l’organisateur, Lazlo, une armoire à glace, un brin maffieux, nous avait demandé d’animer en soirée un quartier auprès duquel nos banlieues passent pour de paisibles et confortables lieux de résidence. Nous nous attendions, d’après les propos de notre "hôte", à une audience de 100 ou 200 personnes. Lorsqu’il nous a conduits dans le quartier en question nous avons été frappés par l’agitation de plus en plus intense qui régnait dans les rues. Lazlo nous a débarqués sur une grande esplanade entourée d’immeubles. Tous les habitants se tenaient groupés à leurs fenêtres ou à leur petit balcon, des personnes étaient juchées sur les toits de garages, sur des voitures, toute la place était couverte de monde, des centaines d’enfants excités couraient partout. Ils n’étaient pas cent ou deux cent, mais mille, ou deux mille, ou plus, difficile à dire dans la rue. C’est à ce moment que nous avons compris que tous ces gens étaient notre assistance de la soirée.
A la sortie des camionnettes, la foule nous a véritablement avalés. Nous avons dû nous organiser en quelques secondes pour trouver le meilleur endroit, y transporter notre matériel, décider de ce que nous devions improviser...
J’ai vu Lazlo, qui ne s’attendait pas plus que nous à cette marée humaine, prudemment s’éclipser vers sa voiture et filer en douce.
Nous avons assuré. Avec un numéro de cracheur de feu et de la musique. Les gens ne voulaient plus nous laisser partir, il n’y avait aucun service d’ordre, aucune régie, et Lazlo s’était éclipsé.
Nous sommes parvenus à nous dégager littéralement en crachant du feu. Arrivés aux véhicules nous avons embarqué le matériel et les comédiens, encerclés par le public quasi hystérique. Les portes se sont refermées, les enfants se sont précipités sur la camionnette des comédiens et s’y sont accrochés par tout ce qui dépassait, elle était couverte de mômes. Les gens nous ont complètement enveloppés. Nous avons dû nous mettre en route centimètre par centimètre. Les gens continuaient à nous suivre. Nous avons commencé à nous éloigner de leur quartier et à pouvoir prendre la vitesse de la marche, les gosses, fatigués, se sont peu à peu décrochés et se sont mis à courir à côté de la camionnette. Ce n’est que plusieurs centaines de mètres plus loin, que nous avons pu rouler normalement.

Chez les Tziganes

Nous avons donné une représentation au bout du monde. A "Gilvanfa", un petit village tzigane, pauvre et perdu dans le sud de la Hongrie.
C’était la première fois qu’un théâtre donnait une représentation à Gilvanfa qui "compte plus de chiens que d’habitants".
La salle des fêtes étant vraiment trop petite, nous avions décidé de jouer à l’extérieur.
Tous les enfants du village ont assisté au montage du décor et des éclairages.
A 19 heures tout le village attendait en cercle à distance respectueuse de la scène. Nous nous affairions aux derniers réglages. Notre interprète me dit que les femmes voulaient qu’on commence à jouer tout de suite et pas à 20 heures comme prévu, parce que les enfants devaient se coucher tôt. Nous avons bouclé les ultimes préparatifs en catastrophe pour que le spectacle débute au plus vite.
Personne n’a perdu un geste ni un mot du spectacle que notre interprète traduisait en même temps en hongrois. Les chiens aussi étaient de la partie, ils ont aboyé de concert avec nos comédiens à tête de chien. Pas d’applaudissements entre les tableaux, mais des rires et des interjections à tout moment.
Les hommes nous ont aidés à démonter dans le noir, à la lueur des phares des camionnettes. On aurait pu craindre quelque larcin ; matériel d’éclairage, de sonorisation, outillage, accessoires divers, tout était là étalé devant des gens qui manquaient de tout ce dont nous disposions. Point de larcin mais un accueil chaleureux, le verre de l’amitié offert par le maire, un repas délicieux assis sur les chaises basses dans la petite école. La musique et les voix du groupe de chanteuses, chanteurs et musiciens du village nous ont fait danser jusque tôt le matin.

Dans des circonstances semblables, les comédiens amateurs de nos ateliers apprennent vite, c’est presque obligatoire de devenir "bon". De plus, les acteurs sont chaque jour sur le plateau, en contact avec le public. Toute la journée est organisée autour du théâtre, une grande partie de l’énergie mobilisée par la représentation du jour. Cela "dope" à coup sûr nos spectacles et agit aussi énormément sur la vie du groupe.
Ensemble il faut affronter des situations imprévues, s’adapter sans cesse aux nouveaux lieux, rarement en rapport avec ce que nous avions souhaité et aux conditions techniques, parfois invraisemblables. Et cela rend les groupes plus efficaces, plus intelligents, plus solides. Les comédiens accumulent ainsi une masse d’expériences et d’habitudes collectives.

Le complexe du "petit Belge"

Plusieurs fois lors de nos retours alors que nous racontons l’accueil que les spectateurs viennent de réserver à nos créations, il y a des sceptiques, souvent des gens "cultivés" ; comédiens, journalistes, "copains", qui émettent des doutes.
-"C’est normal que ce public apprécie, ces gens n’ont jamais rien vu".

La Russie a pourtant vu naître Stanivlasky, dont le Théâtre d’Art de Moscou a influencé des directeurs d’acteurs comme Lee Strasberg ou Elia Kazan. Eux-mêmes donnèrent le jour à des Marlon Brando, Montgomery Clift, Julie Harris, Paul Newman, pour ne citer que les plus célèbres.
Ces "gens" ne connaissent rien mais sont les concitoyens d’auteurs comme Tchekhov, Ostrowski, Gorki. "Ils" n’ont jamais rien vu mais les noms des grands hommes de théâtre russe sont Danchenko, Vakhtangov, Meyerhold, Mayakovsky, Evreinov, etc.
Brecht avait choisi de retourner travailler en RDA, d’où est aussi originaire Heiner Muller. Vaclav Havel est tchèque, Grotowsky et Kantor sont polonais.
Ces gens n’y connaissent rien mais on n’en finirait pas de citer les artistes de ces pays qui ont joué un grand rôle dans le théâtre contemporain (mais aussi dans le ballet, la littérature, la musique, la sculpture, la peinture).

En réalité cette réaction montre que nous avons là un bel exemple du complexe "petit Belge".
En Belgique le spectateur moyen a tendance à considérer que la plupart des créations de chez nous, ne peuvent pas être bien terribles.
Mais dès que nous avons l’occasion de présenter un spectacle "à l’Étranger", le public réagit autrement, sans préjugé. Il regarde cette représentation plus "objectivement" que notre public "national". Et cela ne concerne pas seulement les "nouveaux barbares" des pays de l’Est, nous avons aussi joué en Autriche, en Italie, en France, au Luxembourg.
Ces tournées nous ont ainsi permis de prendre un peu de recul par rapport à ce complexe d’infériorité du "petit Belge". Aujourd’hui nous avons plus tendance à relativiser cet aspect des choses.

Mais le plus important n’est d’ailleurs pas là. Ce qui compte vraiment pour nous, surtout dans des pays non francophones, c’est de parvenir à accrocher le public, à le soulever, à l’emmener dans notre monde. Pour cela il faut parfois beaucoup de travail, traduire visuellement un passage de texte, voire traduire et apprendre en hongrois ou en polonais des répliques importantes, créer une bande son, parfois jouer avec une traduction simultanée !
C’est chaque fois un défi difficile à relever mais ce défi transforme les comédiens et rejaillit sur nos spectacles.


"D’Ouest en Est" a été publié dans l’ouvrage collectif "Théâtre-Action de 1985 à 1995 - Itinéraires, regards, convergences"
Edité par LES ÉDITIONS DU CERISIER
Rue du Cerisier, 20
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Fax. : 065/31.34.44
Directeur : Jean Delval