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Interview de Franketienne

Interview réalisée le dimanche 21 septembre 2008

vendredi 11 septembre 2009, par MS

Ce dimanche matin, le 21 septembre 2008, Franketienne nous reçoit chez lui, à Delmas, dans la banlieue de Port au Prince. Franketienne est une figure marquante de la vie intellectuelle et artistique d’Haïti et des Caraïbes. Ses pièces de théâtre, en créole, mais surtout dans une langue créatrice, à la manière de Rabelais ou de Céline, ont marqué la vie culturelle et même politique d’Haïti.



-  Portrait chinois

-  Un mystique

-  Comment est-ce qu’on devient Frankétienne ?

-  Qualités et défauts du peuple haïtien

-  Mondialité et altermondialisme

-  Le moule de l’histoire haïtienne

- L’épisode des Duvallier

- Franketienne président ?

- Vaudou

- Négritude

- Femme en Haïti

-  La dette.

-  Haïti et le réchauffement climatique

Portrait chinois

Si vous étiez un animal, quel animal seriez-vous ?

Je le suis déjà, un lion.

Et si vous étiez un arbre ?

Chez nous on dit « mapou », qui est l’équivalent du baobab, l’arbre le plus puissant, le plus… je serais un mapou, c’est beaucoup plus puissant que dix chênes.

Si vous étiez un personnage de fiction, de la littérature ? Quel costume pourriez-vous endosser ?

Je le suis déjà, Frankenstein. Parce que Frankenstein, c’est Franketienne.

Si vous étiez un cri ?

Un cri ?
Le rugissement. Mais le rugissement de colère contre l’inacceptable.

Et un instrument de musique ?

Là j’hésite entre le tambour qui caractérise la culture musicale haïtienne, et le violon qui est tout à fait occidental. C’est ma nature, je suis dans la diversité et dans le métissage. Si on pouvait créer un instrument qui serait un tambour-violon ou un violon-tambour.

Si vous étiez une valeur ?

Le respect de moi-même et des autres.

Est-ce que vous êtes quelqu’un de croyant ?

Je suis mystique, il y a une énorme différence. Oui je suis croyant, mais je ne suis pas religieux. Je l’ai été mais, dans mon évolution, je suis devenu profondément mystique, avec une profonde foi dans cet univers infini et dans cette entité axée sur les vibrations d’énergie qu’on appelle dieu, mais à qui on donne différents noms. C’est Bouddha, c’est Jésus, c’est Allah, c’est Rounouferya, c’est Oumbadégrida, c’est la mythologie, la mythologie haïtienne…
Mais je crois dans la fréquence vibratoire de cette énergie qui est partout, qui est dans tes veines, qui est dans ta peau, qui est partout. Et la science a montré, que ce soit la physique quantique, que ce soit la biologie moléculaire, que ce soit la théorie de la relativité d’Einstein, que le maître mot, c’est la vibration. C’est la vibration d’énergie : « Au commencement était le verbe », c’est la vibration.

Ça a peu de choses à voir avec la religion…

Ce qui a à voir avec la religion c’est la dimension de la foi. Parce que je suis un homme de foi, autant que l’homme religieux est un homme de foi, mais lui il se soumet, il passe par un intermédiaire. Moi je suis dieu.

C’est une forme de panthéisme, dieu est partout …

C’est une forme de panthéisme, oui, mais en évacuant la dimension folklorique, la dimension de fantaisie, de légèreté, et parfois même, je dirais, la connotation négative qu’on met en utilisant le mot « panthéisme ». C’est à dire le primitif, le naïf qui croit dans tout. Mais on oublie que dieu est présent à travers chaque grain de sable, à travers la pierre, à travers la fleur.

Comment est-ce qu’on devient Frankétienne ?

En ayant une forte estimation de soi-même, et en se consacrant à un travail, à un labeur qui réclame dix-huit heures par jour. Sur cinquante années.

Si on devait baliser ces cinquante années, quelles seraient les grandes étapes de votre parcours ?

C’est d’abord avoir choisi de rester en Haïti à enseigner dans une petite école, à enseigner aussi dans les lycées. A concevoir ce que j’appelle l’esthétique de la spirale, qui est l’esthétique du chaos, qui est l’esthétique de Babel, l’esthétique de l’opacité, mais qui n’exclut pas une relative transparence.
C’est, je crois, la première grande décision de ma vie, je suis resté au pays et j’ai produit dans des conditions, à la fois difficiles mais en même temps exaltantes.
Je crois que mon œuvre n’aurait pas eu cette orientation esthétique, ni l’impact qu’elle a, si j’avais voyagé.
Je suis resté en Haïti, et je me suis « nourri », entre guillemets, de manière masochiste, de ma merde. La merde haïtienne, le chaos haïtien, le Babel haïtien.
Voilà tout ce qui a été la nourriture, la sève fondamentale de mon travail.

Pour vous, quelles sont les qualités et les défauts du peuple haïtien ?

Les qualités et les défauts sont liés, parce que Haïti représente une énigme. Haïti est le sphinx. Il y a des paradoxes en Haïti.
C’est un pays qui, depuis deux siècles, n’arrive pas à décoller. Après l’indépendance, et les successions de ratages, nous avons manqué le projet de fondation nationale. S’il y a eu projet.
Avec la culpabilité, ou les défaillances, d’une élite stupide et fascinée par la blancophonie, blancomanie, fascinée par l’occident.
Et ensuite un peuple qui a été marginalisé.
A partir de ce moment, cela a donné un magma dans lequel on retrouve de bonnes choses et de mauvaises choses.
Ce que j’appelle les mauvaises choses, ce sont les structures mentales distordues, non axées sur une vision lucide du réel.
Mais, en même temps, il y a quelque chose de fabuleux : c’est cet imaginaire débridé, presque au bord du surréalisme.
Nous n’avons pas attendu Philippe Soupault, Tristan Tzara, et tous les autres, pour manifester notre surréalisme. La vie haïtienne, déjà, comporte une dimension de surréalité époustouflante.

Il y a la fantasmagorie, il y a ce que j’appelle la mythomanie haïtienne.
Et sa qualité, qui est en même temps un défaut, est cette forme de résistance et de courage. On se demande où se trouve le seuil de tolérance de ce peuple face à l’inacceptable, face à des dirigeants qui n’ont jamais eu le souci de gérer cette terre.
Moi, je me sens agacé et irrité, tout en essayant de comprendre ce qui explique cette attitude de résignation et de philosophie, de la part du peuple. Mais moi … ça me révolte ; et c’est pourquoi mon œuvre est un cri.
C’est un cri de rage, de colère. C’est un cri de solidarité.
C’est un cri, non pas d’espoir, c’est un cri de désespoir, parce que je pratique la culture du désespoir actif. Je suis contre l’espoir. Il faut me sentir le dos acculé contre le mur pour réagir.
J’ai bien dit le désespoir actif. Je ne suis pas du côté de l’espoir.

Actif ?

Oui, l’espoir actif, c’est l’espérance, c’est l’attente, tout ça, non, non.
Moi je fonce. Tout en étant désespéré, j’arrive. Je suis un optimiste désespéré.

Haïti, première nation noire indépendante dans l’histoire, est-ce que c’est une raison de fierté ?

Oui, c’est une raison de fierté.
Mais je rectifierais, et peut être que ça va faire tiquer, pas première nation, premier état.
Haïti n’a jamais été une nation.
On n’aurait pas eu Gonaïves, Nives, Jacmel. Je veux parler des cataclysmes, des dégâts cycliques qui se reproduisent chaque trois ans, chaque quatre ans.
Une succession de ratages. Parce qu’on a jamais eu de projet national.
C’est quoi une nation ? Une nation, c’est un ensemble collectif avec un rêve commun, avec des projets communs, avec une autonomie. Nous n’avons pas tout ça.

On a démarré avec une élite inconsciente, constituée de Mulâtres et de Noirs. Je ne prends pas position pour les Noirs ou les Mulâtres. Il y a eu des généraux noirs, des généraux mulâtres, tous ont été des privilégiés. Bien sûr, avec de temps en temps, quelques conflits au niveau du partage du gâteau, mais ils s’entendent très bien quand il s’agit de refouler le peuple.
Qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils n’ont jamais eu de projet national. Et ce n’est pas maintenant qu’on l’aura. Parce que nous sommes à cette époque dite de mondialisation. Avec tout ce que j’ai comme réserves, moi je ne suis pas pour la mondialisation, je suis pour la mondialité.
La planète terre, normalement, a une vocation unitaire, une vocation unificatrice, une vocation à devenir vraiment un village global. Mais la mondialisation, c’est une autre affaire, c’est une grosse machine à caractère de rentabilité, commercialisation, etc.
Alors je dis que ce n’est pas maintenant que ça va réussir. La fondation des états nationaux, c’est fini !
Et, au point de vue des mouvements de libération, nous sommes condamnés à rechercher des alliés partout, en Europe, en Afrique, aux Etats-Unis. C’est fini ce que Castro a fait ! C’est fini l’épopée guévariste ! C’est fini à l’échelle mondiale ! Aucun petit pays ne peut actuellement se libérer tout seul.

Mon point de vue, c’est que les militants (les militants sur le plan culturel, sur le plan politique, sur le plan idéologique, sur le plan spirituel, sur le plan de l’art), que les hommes de bonne volonté se rejoignent à l’échelle planétaire pour sauver la planète. Parce que ce n’est pas seulement Haïti qui est menacée. Haïti paraît plus menacée parce qu’elle est déjà dans une situation défavorable depuis deux siècles. Parce que, je l’ai dit, nous avons tout raté, nous avons raté tous nos projets. C’est ce qui fait que Haïti paraît être dans une situation pire que celle des autres.

Mais la planète va mal.
C’est pourquoi, depuis ces quinze dernières années, j’inscris mon combat -dans mes livres, dans ma peinture, dans mes pièces de théâtre, et surtout dans ma parole, là c’est plus concret- je m’inscris dans un combat à l’échelle planétaire pour sauver cette terre, qui est nôtre, qui est menacée. Pour que tous les individus, tous les enfants de tous les pays du monde apprennent à dire « ma planète, notre planète ». Elle n’appartient pas seulement au G8, au G9, au G10. Elle n’appartient pas seulement aux Américains, aux Anglais, ou aux… Je ne sais pas, aux Chinois, ou aux Russes.
MA planète est menacée. Nous n’allons pas apporter ici des détails sur le plan environnemental, les faits sont connus.
Le combat haïtien, le combat mexicain, le combat brésilien, le combat des petites terres de la Caraïbe, la Martinique, la Guadeloupe, ce sont des combats qui doivent s’inscrire dans un grand mouvement à caractère culturel spirituel global pour sauver cette planète menacée par la rentabilité et menacée par les prédateurs de tous bords.

Vous avez parlé de la mondialité. Il existe un mouvement qui s’appelle l’altermondialisme, quel jugement portez vous sur ce mouvement ?

Ca se rapproche un peu, mais les altermondialistes continuent encore à privilégier l’hégémonie économiste. Moi je ne suis pas du côté de l’économisme. Je ne crache pas sur l’économie parce que l’économie c’est la gestion des choses concrètes de la cité. Il me faut mettre de la gazoline dans ma voiture, donc je suis intéressé par les fluctuations du prix de la gazoline. Mais je ne privilégie pas cette dimension de l’économisme, qui est une dimension dictatoriale, tyrannique, comme qui dirait : « c’est le numéro un ».
La dimension essentielle, primordiale, chez l’être humain, j’ai bien dit « chez l’être humain », qui de plus en plus prend ses distances par rapport à l’animalité, c’est la dimension spirituelle, le partage de l’amour, le partage avec les autres, la convivialité. C’est que nous circulions librement à travers cette petite planète qui nous appartient à nous tous. Ce n’est pas pour demain, je le sais, mais je suis l’homme des utopies créatrices.

Le moule de l’histoire haïtienne

Vous étiez professeur d’histoire. Nous avons été fascinés, en lisant l’histoire de votre pays, par les moments fondateurs qui semblent contenir en germe tout ce qui va se dérouler par la suite. Dessalines, le révolutionnaire qui devient empereur et qui dit « Plumez la poule mais ne la faites pas crier », qui a lui-même deux successeurs, d’un côté, Pétion le Mulâtre, et de l’autre côté Christophe le Noir, l’un fonde une république, l’autre un royaume, dont il devient le président à vie.
Est ce que vous partagez l’opinion qu’est coulé là le moule dans lequel va se dérouler l’histoire haïtienne ?

Bien sûr, c’’est l’opinion que nous sommes mal partis. Dumont l’avait écrit pour l’Afrique, nous sommes mal partis. Pardon, pardon, nous sommes mal partis.
Je regrette que vous n’ayez pas cité le nom de celui-là qui est le vrai génie de la terre haïtienne, c’est Toussaint Louverture.
Je ne crache pas sur le moment Dessalinien car, à partir du moment où on a eu l’échec Louverturien, de Toussaint Louverture, on était déjà dans une sorte d’engrenage de la fatalité, d’une tragédie grecque, où l’on est prisonnier de l’engrenage du destin.
Le plus grand malheur qui soit arrivé, c’est un présent intemporel, le plus grand malheur qui soit arrivé à notre communauté, c’est l’échec de Toussaint Louverture. Qui d’abord n’a pas été compris par les siens, quand il a voulu sortir du carcan de la rébellion permanente, pour devenir un guerrier de l’imaginaire. Et là je reprends un peu le point de vue aussi de mon ami, l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau.

Etre un guerrier de l’imaginaire, c’est développer les réflexes du guerrier face à l’inattendu, face à l’imprévisible. Tandis que le rebelle, il est un déchouqueur permanent. Ça, c’est ce que nous sommes jusqu’à présent. Le déchouqueur, c’est le destructeur. Il détruit, il pille, etc.
Donc Toussaint Louverture, avant la lettre, c’est lui qui a annoncé il y a deux siècles Nelson Mandela. Tendre la main à l’ennemi d’hier et non pas cracher dessus. Ne pas couper la tête des autres.
Le mot d’ordre « Coupe Tete Boule Caille » [1], c’est Dessalines. Je ne le renie pas. Quelque part, il a été pris au piège d’un engrenage historique.

Une nécessité… ?

Une nécessité presque à caractère tragique et pathétique, qui rappelle un peu une tragédie grecque. C’est une tragédie d’Eschyle !
Et Toussaint a échoué, non seulement par l’incompréhension, l’ambition, la mesquinerie, la hargne des siens, des hauts gradés qui étaient dans son entourage, qui étaient ses propres officiers, mais mal compris aussi par Napoléon Bonaparte lui-même. Napoléon Bonaparte s’est laissé embobiner par les colons qui voulaient récupérer leurs habitations pour restaurer l’esclavage. Car, à la même époque, on a restauré l’esclavage en Martinique, en Guadeloupe.

Que voulait Toussaint ? Toussaint a été le précurseur du système britannique qu’on appelle le Commonwealth. Il voulait l’autonomie mais tout en restant dans le giron de l’empire français. Napoléon Bonaparte ne l’a pas compris. Et, dit-on, il l’a regretté dans un de ses textes écrits pendant son exil à Sainte Hélène : « La plus grande erreur de ma vie, c’est de n’avoir pas compris Toussaint Louverture ».
Alors, à partir du moment où le projet Louverturien a échoué, on s’installe dans ce que j’appelle la rébellion permanente. Car le rebelle permanent ne peut pas prévoir. Le rebelle permanent c’est celui-là qui vit avec la hargne, la rancœur, le ressentiment du passé. On ne peut pas construire une cité, on ne peut pas construire la vie, on ne peut pas construire l’avenir quand on a la hargne. Je ne peux pas continuer à vivre avec la rancœur, le ressentiment du colon ! C’est fini, c’est une page tournée !
C’est ce que voulait Toussaint, c’est utiliser les capitaux des anciens colons. Eux ne l’ont pas compris non plus : ils voulaient l’esclavage. Toussaint voulait transformer les anciens esclaves en nouveaux ouvriers.

Libéral… ?

Libéral, mais c’était déjà un progrès par rapport à l’esclavage ! Il faut le reconnaître ! Même si les ouvriers allaient être exploités. Mais il vaut mieux être ouvrier, qu’être esclave.
Voilà toute la grandeur de Toussaint, et voilà l’origine de tous nos échecs. De tous nos échecs jusqu’à maintenant. C’est-à-dire une succession de ratages parce qu’on a mal démarré.
Les hommes font aussi l’histoire, nous ne sommes pas dans une sorte de déterminisme à caractère individuel. Quand les conditions sont réunies, un leader émerge.

Je veux être à la fois scientifique et mystique, quand il y a un alignement des projets, des sentiments, des émotions, entre ce leader et sa communauté, et bien, ça marche. Quand il y a un alignement entre le taux vibratoire, c’est la vibration de l’individu, ses émotions, ce qu’il sent, et la vibration du temps, parce qu’il y a un temps présent qui a une vibration, ça réussit.
Mais il y avait une vibration chez Toussaint qui ne correspondait pas à la vibration liée à l’esclavage qui continuait, qui devait continuer.

Cette tragédie à un moment donné se transforme en bouffonnerie ?

Bien sûr. Evidemment. Une fois que les évènements historiques tombent dans le cycle du répétitif, non créatif, simplement axé sur le ressassement, on est pas dans la tragédie, on est dans la bouffonnerie.
Ce qui est tragique et pathétique, c’est ce qui se produit pour la première fois, ou pour la deuxième fois. Mais, à partir du moment où il y a une répétition chronique de l’échec, on est en face du crétinisme, on est en face de la médiocrité, et on est en face de bouffons.
Et surtout au niveau des dirigeants, qui étaient dans la bouffonnerie, qui ont voulu répéter l’exemple de la royauté en Europe, avec des ducs de marmelade, des ducs de bourbon, des duchesses de petit trou [2].

Et puis, à partir du moment où les dirigeants ne sont pas à la hauteur, il n’y a pas de modèle et, dès lors, les masses sont éparpillées, perdues, égarées.
Même pas dans un désert, parce qu’au moins dans un désert on peut se guider avec le soleil, mais dans le noir, dans l’obscurité la plus totale. Et c’est l’analphabétisme, la misère, la famine, pas ou plus d’école, pas de dispensaire.
Pas de citoyenneté non plus ! Parce que, si la citoyenneté est réservée à une petite minorité, on a pas la citoyenneté. « Citoyenneté » renvoie à l’ « homme de la cité », qui a des devoirs, qui a des droits.
Les gens n’ont pas eu droit à l’éducation, n’ont pas eu droit à la nourriture, n’ont pas eu droit à tous les biens les plus élémentaires, à aucun bien-être.

Et c’est ce qui a débouché sur cette catastrophe qu’on appelle les zinglindo [3]. La zinglinderie, c’est le banditisme, c’est le terrorisme sauvage, qui actuellement prend la forme du kidnapping, que l’on a aussi en Afrique dans certaines régions.
C’est terrible. C’est dur. Et ceci, je ne le rapporte pas de gaieté de cœur, parce que cela me concerne au premier degré, cela me concerne au quotidien. J’ai eu pas mal d’amis, même des parents, qui ont été kidnappés. Et des victimes parmi des journalistes. Il y a deux ans et demi ou trois ans, un jeune intellectuel, de quarante ans, Jacques Roche [4], journaliste, a été vulgairement, violemment, assassiné. Après quatre jours de captivité, on a retrouvé son cadavre dans les Hauts, tout près d’ici, dans une des rues de Port au Prince. C’est un épisode douloureux pour un Haïtien.

L’épisode des Duvallier

Pour les Européens, le moment où cette bouffonnerie culmine c’est l’épisode des Duvallier, elle est théâtralisée, même dans la rue, dans l’exposition de cadavres. Vous avez eu pendant cette période-là une attitude particulière par rapport à beaucoup d’autres Haïtiens qui étaient engagés, vous êtes resté. Pour quelles raisons ?

Tout au début, pour être sincère, cette volonté n’a pas été un acte tout à fait conscient au premier degré. Ça a été plutôt une pulsion intérieure. Avec tout l’émotionnel.
Je suis, du côté maternel, d’origine paysanne. Malgré la couleur de mes yeux, bleus, verts, la couleur de ma peau, ma mère était noire. J’ai les traits, ça c’est évident, négroïdes.
Je revendique ma négritude, pas comme une bannière de combat, je ne combats pas les Blancs, ni qui que ce soit, parce mon combat se situe ailleurs, mon combat se situe au niveau de l’humain, de l’homme, quelle que soit sa couleur, quelle que soit son appartenance, de classe sociale ou financière.
Mon père était un Américain, qui a vécu ici, qui était millionnaire. Il l’a adoptée, cela peut donner une idée de ce qui se passe dans les pays sous-développés. A Haïti, dans les pays du tiers monde, c’est courant.
Je n’ai pas hérité de ses sous. Heureusement. Ma mère était sa fille adoptive, et il était plus âgé. C’était un monsieur de soixante ans, qui a adopté une petite paysanne de quatorze ans, parce qu’il n’avait pas d’enfant de sa femme légitime.
Ma mère était une petite paysanne d’un endroit appelé Ravine sèche.
Nous parlons français, nous savons, nous supposons ce que ça peut vouloir signifier, vivre à Ravine sèche. Un endroit où il n’y a que des cactus, des bayaondes [5]

Cette adoption, qui aurait du être un acte totalement basé sur la générosité, le partage, la compassion, n’a pas duré plus de huit mois.
Le démon de minuit, pas de midi, s’est réveillé et puis c’est Franketienne qui est arrivé.
J’ai gagné le gros lot. Sur plus d’un million de spermatozoïdes, c’est moi qui ai gagné la course, donc je suis là, je suis bien content.
Qu’il n’ait pas pris en charge mon éducation, je m’en fous. Ma mère l’a fait, une paysanne analphabète, qui ne savait ni lire, ni écrire. Elle est morte il y a sept ans. Je salue sa mémoire et je rends hommage à cette femme qui est un modèle de la femme, vraie femme paysanne haïtienne, que l’on retrouve aussi dans d’autres pays. Mais en Haïti, la paysanne haïtienne porte sur ses épaules une bonne partie du fardeau qui constitue le lot de douleurs et de malheurs de ce pays.
J’ai vécu mon enfance dans un quartier pauvre qui s’appelait le Bel Air, qui actuellement est un quartier de non-droit. J’ai vécu toute ma vie au Bel Air, jusqu’à vingt-quatre ans où j’ai fondé une école, qui a fonctionné pendant plus d’une trentaine d’années.
Donc j’étais intégré, et même s’il y a eu, je dois être sincère, à quelques moments, une tentation, subtile tentation, un peu vicieuse et pernicieuse - puisque tous mes amis partaient, tous les intellectuels partaient - , il y a eu cette tentation de vouloir aussi gagner le large.

Et pour ne pas mentir, j’ai essayé une fois. J’ai envoyé mon nom, parce qu’à l’époque des Duvallier, il fallait envoyer son nom au palais national, pour avoir l’aval, et un visa de sortie.
Le langage haïtien dit « ton nom est resté collé », est resté accroché à l’intérieur du palais, donc on ne m’a jamais accordé cette permission de voyager.
Et puis à la fin je me suis dit : « Bon, je suis comme ça, merde, je dois rester ».
Je suis profondément mystique maintenant. Mais à l’époque, je ressentais déjà les premières manifestations de ce sentiment mystique qui est lié au sentiment du mystère.
Mystique. Mystère.
J’ai pensé que peut être il y avait une force qui voulait que je reste au pays. C’était une force occulte, une force non visible, intangible. Je suis resté.
Ce n’est pas parce que je suis le plus brave. Je suis resté parce qu’il y avait les circonstances qui voulaient que je reste.
Alors les autres sont partis, il y en a bien sûr, qui ont été dans la militance, mais il y en a d’autres qui étaient des farceurs.
Dans les années soixante, soixante-dix, parfois le simple fait de citer mon nom, ou bien qu’un journaliste étranger l’ait donné comme référence, ça a donné pas mal de drame de conscience, à pas mal de faux exilés. Mais il y en a eu aussi des vrais.

La macaquerie, ou la bouffonnerie des Duvallier, je l’ai vécue avec beaucoup de douleur mais avec une lucidité qui m’a permis de traverser cet enfer.
D’abord par la création. J’ai vite découvert ce que j’avais comme possibilités, comme atouts, dans la création poétique. J’ai été d’abord poète.
Ensuite, j’ai pensé à la spirale qui est, qui reproduit le mouvement infini. Je n’ai pas créé la spirale, j’aurais été stupide de le croire. Comme la dialectique n’a pas été créée, ni par Marx, ni par Hegel, la dialectique est dans la nature. Et bien, la spirale est dans la nature. Les cyclones : spirale, les galaxies : spirale. J’ai compris très tôt la richesse de cette notion. Et je l’ai utilisé dans la construction de mes œuvres, à base chaotique, ce que j’appelle ce mélange, ce métissage, cette diversité.
On ne sait pas si on est dans le roman, si on est dans la poésie, si on est dans le théâtre. Il y a un mélange des genres, et puis un style vraiment dérangeant, une écriture dérangeante.
Ça m’a sauvé aussi. Ça m’a permis d’assumer ma solitude créatrice.

Mais Duvallier est parti. Bien sûr, sous la pression des Américains. Entretemps, j’avais produit le premier roman de la langue créole antillaise, j’ai bien dit de toutes les Antilles, c’est à dire Martinique, Sainte Lucie, Guadeloupe, Haïti : Dézafi. Qui veut dire Défi. Ca vient de l’espagnol desafio. Défi. C’est le premier vrai roman moderne de la langue créole. J’y ai posé le problème de la zombification, c’est à dire le problème de la tyrannie, le problème de la dictature, les zombis ce sont les soumis.

Et puis qu’est-ce que j’ai constaté à la chute de Duvallier ? Mais la continuation, la reprise de la bouffonnerie ! Alors c’est quoi tous ces régimes ? Tous les gouvernements installés dans le moment qu’on appelle Lavalasse ? Ce sont des gens qui ont voulu reprendre le système de Duvallier.

Vous n’imaginez pas que vous avez mis le doigt dans la plaie, notre plaie à nous : quand vous avez fait allusion tout à l’heure à cette tragédie transformée en bouffonnerie, mais une bouffonnerie grotesque, burlesque et puis répétitive.

Je dirais pour conclure, que nous avons ici un tableau synoptique de l’histoire haïtienne.
L’échec des élites d’abord, parce que ce sont elles, ces élites, Noirs et Mulâtres, qui se sont partagé le pouvoir pendant plus d’un siècle.
Deuxièmement, échec des classes moyennes, avec Duvallier. 
Et puis échec maintenant du mouvement populaire, je pourrais même dire populiste, le mouvement des masses, avec Lavalasse, Aristide et les autres.

Le cycle est bouclé, le cycle est parfait.
Qu’est-ce qui reste à faire maintenant ?
Je crois - sans être masochiste, sans être atroce envers moi-même, envers mon peuple et envers mon pays - que nous sommes arrivés, par-delà cette accumulation de malheurs de toutes sortes, de famines, de déficits, de ratages, que nous sommes arrivés plus que jamais au moment où le changement devient une urgence, qui ne peut pas attendre ; c’est l’extrême urgence.
On est passé par toutes les expériences, donc je crois que le moment est arrivé maintenant pour qu’il y ait ce qu’on appelle le rassemblement des forces vives du pays face à cet échec de toutes les classes sociales.
Et cela est possible, dans le contexte aussi d’une humanité, d’une planète qui est menacée, où nous pouvons bénéficier de ce que j’appelle cette grande solidarité planétaire.

Pas celle qui m’apporte seulement le riz. Je ne crache pas sur le riz. Ce n’est pas parce que moi je mange à ma faim que je dois me désolidariser de ceux-là qui ne trouvent pas une petite main de riz, une soucoupe de riz, une tasse de riz. C’est bien qu’on leur apporte du riz, qu’on leur apporte du savon, qu’on leur apporte des habits, parce qu’il y a eu une succession de cyclones qui nous ont ravagés pendant ces dix dernières années. Surtout cette année, c’est l’année la plus néfaste au niveau des cataclysmes naturels.
Mais le riz ne suffit pas.
Il nous faut la main, le cœur, l’émotion, la parole, l’accolade fraternelle de tous ceux-là qui sont sensibles à la cause haïtienne. Parce que nous avons deux à trois millions de jeunes qui sont disposés à se mettre debout, pas avec une mitraillette, parce que je l’ai dit, l’épopée du genre castriste, c’est fini.
Mais je crois qu’il y a un combat humain, un combat à caractère intellectuel, à caractère culturel, à caractère éducatif, à caractère spirituel et c’est ce seul combat qui peut sauver Haïti. Et nous sommes à ce moment-là.

Franketienne président ?

Non. Non. Non. Je m’en suis rendu compte, il y a une totale incompatibilité entre le créateur actif que je suis et un poste de haut niveau.
J’en ai eu l’expérience. J’ai été ministre de la culture, en 1988, le premier ministre de la culture de ce pays.
Après maintes et maintes démarches -j’ai d’abord refusé dix-sept fois- j’ai été nommé par mon ancien professeur Leslie Manigat [6]. Qui a malheureusement été mal élu, par les militaires. Qui eux-mêmes, dans leur ambition, dans leur sottise, n’ont pas compris que Manigat représentait à l’époque une chance pour le pays. C’était un intellectuel formé et honnête et il a été renversé.
Franketienne guide, oui. Franketienne, avec sa parole qu’on ne peut pas museler, oui, pendant les dix ou douze dernières années de ma vie. Mais je ne vais pas souiller ni mon nom, ni mon corps, ni mon âme sur ces fauteuils maudits dits fauteuils de la présidence.

Parmi les jeunes que nous avons rencontrés, beaucoup nous ont dit que l’espoir pour Haïti était dans sa culture, dans ses artistes, dans ses intellectuels…

Oui. Oui. Oui ! Moi, c’est mon rêve et je dirais ma dernière utopie.
Haïti a toutes les possibilités, les virtualités, les potentialités, avec les jeunes, avec les artistes, avec l’aide aussi de ceux-là qui comprennent vraiment ce qu’est cette terre mystérieuse d’Haïti, ou bien qui flairent, qui subodorent ce qu’Haïti représente.
Transformer Haïti, voilà le projet. Transformer Haïti en république de créateurs. Nous avons des artistes, des danseurs, des chorégraphes, des écrivains, des peintres surtout, des artisans, les artisans du cuivre, les artisans du fer, les artisans de la pierre, les artisans du latanier, c’est dire si la créativité haïtienne est fabuleuse !
Jusqu’à présent, on continue à parler de la Grèce comme étant la république des philosophes, qui a modelé, modulé, sculpté la pensée occidentale, du 6e siècle jusqu’au 4e, 3e siècle, avec les Platon, les Socrate, les Aristophane et tous les autres.

Je crois que Haïti peut étonner le monde en devenant un lieu de créativité à l’échelle planétaire. C’est à ce moment-là qu’on aura de nouveaux touristes, des gens qui viendront voir cette terre, qui a toujours été considérée comme une terre perdue, et qui verront ce que cette terre peut donner au niveau de la création culturelle, intellectuelle et spirituelle.
Je crois que c’est la plus grande richesse qu’un être humain puisse porter en lui-même. La création au niveau de l’imaginaire, nous l’avons déjà. Ce qui manque, ou plutôt ce qu’il y a comme obstacle : la mauvaise foi, et la cécité de nos dirigeants.

Vaudou

Le thème du vaudou, revient souvent et semble exercer à nouveau une influence parmi des jeunes créateurs. Pour vous, ça a joué un rôle ?

Oui, ça a joué un rôle dans la mesure où le vaudou constitue la matrice culturelle haïtienne, la matrice fondamentale. Pour la majorité des Haïtiens, même quand le vaudou n’est pas regardé uniquement comme une religion, il guide la manière de vivre, le comportement quotidien.
Je ne suis pas en pratique "vodouïsant", mais je sais qu’à travers ma parole, à travers mes gestes, à travers mes réactions, il y a l’influence que j’ai reçue de ma mère, que j’ai reçue du quartier dans lequel j’ai vécu. Donc, …

Maintenant, sur le plan proprement religieux, je peux vous dire que, autant que toutes les institutions haïtiennes, la famille, l’état, la justice, l’éducation, le vaudou a subi aussi des dégâts.
On n’a pas un vaudou, comme qui dirait, sain et sauf, survivant, qui aurait été à l’écart de tous les malheurs qui ont traversé Haïti.
Il y a eu des mutations, des métamorphoses, bien sûr dans le sens négatif.

Négritude

Dans le rapport entre mulâtre et noir, la question de la négritude, comme fierté revendiquée de la part des Noirs est parfois à la frontière d’une nouvelle forme de racisme. N’y a t-il pas confusion entre races et classes ?

Pendant longtemps, à l’époque coloniale, il n’y a pas de discussion, il n’y a pas de conflit.
La France a encouragé à poser les bases de cette discrimination à caractère inique.
Mais si nous prenons nos deux siècles d’existence en tant que communauté - je refuse de dire en tant que nation- en tant que communauté partageant cette portion d’île qu’on appelle Haïti, qui a été Saint Domingue à l’époque coloniale, il y a eu une valorisation, et même une survalorisation de la couleur claire, de la peau claire, et ceci a été systématique.

Quelques changements ont commencé à partir de la chute de Lescot [7] en 1946, quand certains intellectuels, dits révolutionnaires, ont mis en question ce compartimentage à caractère ethnique et racial qui est superficiel, ridicule, qui ne définit pas la nature d’un être, sa nature profonde.
Mais la différence épidermique étant liée à plus de deux siècles d’histoire, étant liée aussi à un compartimentage à caractère financier et économique, cette discrimination a pris maintenant un tournant, une tournure, une nuance vicieuse, pernicieuse, sourde, sournoise.
Quand on est intelligent, dans le sens de celui-là qui est lucide, on sent que tout n’a pas été évacué.

Il y a quelque chose entretemps qui s’est produit, que je considère d’abord comme un malheur, mais en même temps comme un bienfait.
Un malheur parce qu’il y a eu de nouveaux riches foncés, qui allaient bousculer les frontières de classes axées sur la couleur, c’est le bienfait. Le mauvais côté, c’est qu’ils n’ont fait que reproduire les attitudes et le comportement de ceux-là qui autrefois ont été considérés comme leurs ennemis.
C’est clair, les ennemis du peuple haïtien, actuellement, ne sont ni noirs, ni mulâtres, ni gringos, ni blonds, ni ayant les yeux noirs, ni ayant les yeux bleus.
L’histoire a produit une décantation. Nous nous sommes rendu compte, et c’est positif, que ceux-là qui sont contre cette terre, ceux-là qui n’ont aucun projet pour cette terre - sinon le projet de destruction, projet de prédation - et bien, ils parlent créole, ils parlent français, ils parlent anglais, ils sont blancs, ils sont mulâtres, ils sont noirs.

Ce qui est important maintenant, c’est que les jeunes et que le peuple haïtien dans sa globalité comprennent la démarcation à établir, à instituer, entre ceux qu’on appelle en créole haïtien, les « gros mangeurs », les prédateurs, les voyous, les voleurs, les trafiquants, et ceux-là qui ont toujours été des laissés pour compte, qui n’ont jamais eu à bénéficier de la nourriture, que ce soit de la nourriture spirituelle, que ce soit de la nourriture matérielle.
L’histoire fait une décantation, c’est clair pour moi, et je suis bien content que ça en soit ainsi.

Femmes d’Haïti

La question de la femme en Haïti a toujours été une question importante. Aujourd’hui dans la société haïtienne, cette femme continue à être l’objet de violences, l’objet de mépris, l’objet d’une exploitation.

Je suis celui là qui a écrit « Casser les eaux », une pièce de théâtre qui va être jouée au festival "Quatre chemins".
« Casser les eaux », c’est la rupture de la poche des eaux, et c’est une pièce à dimension féministe. Peut-être la plus grande pièce à dimension féministe, qui a été déjà jouée plus d’une quarantaine de fois.
J’ai pris position. J’ai pris fait et cause pour la femme haïtienne.
Dans les sociétés du Sud, et surtout dans les sociétés qui sont, même lointainement, d’origine africaine, le machisme est encore une réalité. L’homme, le mâle, avec accent circonflexe, estime qu’il est supérieur, qu’il est le plus fort, qu’il détient le pouvoir.

Il faut continuer ce combat, et là encore dans le sens de la fondation d’une communauté, où il y a le partage des biens, le partage des richesses. Non pas d’un côté, comme ça a été toujours le cas, l’exclusion des femmes, et de l’autre un combat mené contre les hommes.
Car la femme, ne doit pas avoir le comportement du rebelle permanent – dont j’ai parlé tout à l’heure - elle doit avoir le comportement de la guerrière de l’imaginaire. C’est-à-dire celle-là qui est capable de tendre la main aux hommes et aux mâles de bonne volonté pour construire la nouvelle terre haïtienne.

Nous avons senti effectivement des attitudes sexistes…

Sexistes ! Je suis contre tous ceux-là qui gardent cette attitude de rebelle qui est toujours contre, qui combat et qui refuse de reconnaître que, à l’intérieur de ce combat, il doit y avoir un souci de rassemblement, pas la division. Or, il y a encore cette séquelle des temps anciens où la femme a été vraiment, totalement laminée. Je comprends leur réaction il y a cinquante, soixante ans. Mais maintenant, les femmes militantes devraient comprendre que nous sommes à un moment où la société ne peut changer qu’avec le jumelage, la symbiose des militants féministes, qu’ils soient de sexe femelle ou de sexe mâle.

Moi, je suis un homme, et un homme à part entière, mais je suis un féministe dans mon combat, dans ma vision du monde.
Je me rappelle avoir souvent dit à des féministes, et d’avant garde : « Faites attention, il ne s’agit pas seulement de combattre sur le plan conjugal ou sur le plan institutionnel les mauvais côtés du mâle. Il faut commencer par donner l’exemple chez vous. C’est-à-dire "bien traiter" - bien traiter entre guillemets, et le mot est répugnant - les cuisinières, celles qu’on appelle les « femmes domestiques », les femmes qui travaillent dans les maisons huppées comme la mienne. Il y en a deux ici, une cuisinière et une lavandière. Elles font partie du noyau familial. Je me suis arrangé pour qu’elles se sentent chez elles quand elles sont ici. Mais ce n’est pas toujours le cas.

La dette

Haïti est un pays endetté.

Cela remonte à plus de dix ans, quand il y a eu un mouvement, avec le défunt Jacques Roche [8] et un militant de mouvement altermondialiste. J’ai signé et j’ai pris position ouvertement, et ici et en République Dominicaine, pour l’annulation de la dette, qui est une horreur.

Ça a commencé sous Duvallier, mais même avant Paul Magloire [9].
Ca a commencé depuis longtemps, depuis la dette de la reconnaissance de l’indépendance !
Moi je crois que c’est une ineptie.
On ne peut pas avoir donné de l’argent aux prédateurs nationaux et maintenant le réclamer au peuple. Réclamer aux gens qui ont été des victimes de ces prédateurs, réclamer qu’ils payent !
Payer quoi ?
Qu’est ce qu’il faut payer ?
Si on prend l’histoire récente, pas mal de cet argent fourni par les bailleurs de fonds, a été empoché par les gens du pouvoir. Que ce soit sous Duvallier ou après Duvallier. Ma plus grande crainte, c’est que ce qu’on donne maintenant pour les pauvres victimes des cyclones ne soit détourné et aille encore augmenter les comptes en banque des privilégiés. La menace est toujours là.

Le réchauffement climatique

Pour la question des changements climatiques, du réchauffement global, Haïti est en première ligne. Cette année 2008, Haïti a connu quatre cyclones épouvantables et les climatologues annoncent pour l’avenir que ça risque d’être pire.
Que faire à Haïti ? Que peut faire ce petit pays, qui porte peut-être une responsabilité par rapport à l’état de déforestation de son territoire, mais qui, sans industrie,, est finalement peu responsable du réchauffement climatique ?

Vous ne faites que rejoindre ma préoccupation fondamentale. Aucun pays, et surtout Haïti, ne peut avoir un brin de salut dans un combat de solitude. Si les cataclysmes et les catastrophes naturelles nous frappent avec beaucoup plus de violence, c’est simplement parce que nous étions déjà en mauvais état.
Mais l’amincissement de la couche d’ozone, la production de gaz à effet de serre, le réchauffement climatique, ce n’est pas nous.
C’est un défi et c’est très difficile de gagner ce pari. Haïti actuellement n’est pas un pays autonome. Ce qu’il y a de vraiment vivant chez nous, c’est la manifestation artistique, la créativité haïtienne, cette fougue que l’on retrouve de la part d’une communauté qui, dit-on, est zombifiée, qui, dit-on, est pauvre, vit dans la misère.

Et pourtant vous n’avez pas vu d’épaves dans les rues de Port-au-Prince ? Vous avez vu peut-être des petits enfants tendant la main, réclamant quelque chose.
Mais vous avez l’habitude de voir des zombis, que ce soit à New-York, à Paris ou dans les grandes cités occidentales, qui sont comme des morts vivants, dans les tramways, dans le subway, …
Nous n’avons pas ça ici. Ça veut dire qu’il y a encore de l’énergie, et c’est paradoxal. En débarquant ici, vous auriez dû trouver tous les Haïtiens, comme on dit, « platatés », c’est à dire agenouillés ou bien totalement en état de capitulation ! C’est un peuple vivant, c’est un peuple bruyant.
Dans un marché, impossible de parler à quelqu’un à plus d’un mètre ! Il y a un bouillonnement de vie !
Je crois qu’il faut utiliser ce capital d’énergie, qui est indestructible, et qui relève du mystère. Je dis mystère parce que je ne peux pas l’expliquer totalement. Il faudrait rentrer dans les gènes, rentrer dans les codes génétiques, dans l’ADN. L’Haïtien a traversé ces deux ou trois siècles d’histoire terrible. Venant d’Afrique, dans le ventre de la bête immonde, qu’on appelle le négrier, ayant vécu une histoire particulière avec les Toussaint, les Dessalines (même si cela ne nous a pas libérés totalement), mais surtout à partir du vaudou, cela a donné une certaine dimension.

Parce que le vaudou est une religion jubilatoire. Le christianisme est une religion de la souffrance. Il y a un corps de douleur, il y a un corps de souffrance chez le religieux occidental, en particulier chez le catholique et le protestant. C’est comme si la souffrance apportait le salut. Mais le vaudou est une religion jubilatoire, où l’on mange, où l’on danse aussi, où l’on sacrifie des animaux. Ca se rapproche un peu du judaïsme.

La sexualité aussi…

La sexualité aussi ! Ah, la sexualité, il y a un défoulement total.
Je crois que c’est dans ce sens que nous devrions mobiliser ce moteur qui tourne à vide, parce qu’il est dans une jubilation déglinguée. Utiliser ce moteur, avec ceux qui sont conscients, et ils sont nombreux, dans tous les pays du monde, que la planète Terre est menacée.
Non seulement par toute cette bêtise, ces cheminées qui refoulent de la fumée et des gaz toxiques, mais aussi le danger des stockages de bombe. Qu’est-ce qu’on va faire ? On va les jeter dans la mer ? Ils sont maintenant, je ne sais pas, plus d’une vingtaine de pays à avoir la bombe atomique ! Même des pays aussi pauvres que le Pakistan, que l’Inde. L’Iran bientôt…

Notre planète est menacée. Je ne veux pas être un prophète de mauvaise augure, mais je dois tenir compte de la parole de certains poètes de la voyance prophétique : « Soyez attentifs et vigilants quand des catastrophes naturelles commenceront à foisonner, à se multiplier, soyez attentifs… ».
Je ne suis pas catholique, je ne suis pas protestant, mais je suis un lecteur d’un livre écrit par des penseurs. C’est important ce que je lis dans la bible. La bible est un ouvrage symbolique, plein d’allégories. Ce qu’en font les ridicules pasteurs, certains prêtres, et chefs de troupeaux, exégètes : Non !
Cette écriture est produite par des humains. Mais par des humains qui étaient des philosophes, qui étaient des penseurs, qui étaient des mystiques. Et la plus grande valeur de la bible est une valeur symbolique, allégorique. Où il y a cette voyance que l’on reconnaît, que l’on reconnaît chez les poètes, que l’on reconnaît chez Rimbaud, que l’on reconnaît chez saint Augustin, que l’on reconnaît chez saint Thomas, que l’on reconnaît chez pas mal de créateurs.

Nous sommes à un moment crucial où un pays comme Haïti a comme intérêt primordial de rechercher des alliés à l’échelle planétaire pour sauver la planète en se sauvant aussi lui-même. Car si la planète s’effondre, c’est tout qui est perdu. Et nous ne pouvons rien seuls. Nous sommes un pays occupé. Les Etats-Unis ont choisi des alliés de tous les continents pour venir occuper un pays qui n’a pas su se gérer. Je ne suis pas en train de me dédouaner, de dire que les Blancs sont des méchants, non, non. C’est un constat !
Haïti n’est pas un pays autonome !
Haïti est un pays sous tutelle !
On refuse d’employer le mot ! Que ce soit le président, que ce soit le premier ministre, que ce soit le gouvernement, ils ne sont là que pour relayer les ordres et les projets proposés, conçus, élaborés par les bailleurs de fonds et les grands pays.

Là encore, nous n’avons pas beaucoup de chances pour que notre parole soit entendue. Mais comme on dit chez nous dans un proverbe : « non seul doit’ pa mangé calalou », « on ne peut pas manger du gombo avec un seul doigt ». Seul on est faible, ensemble on est forts.
Haïti n’a qu’une seule chance : à partir de sa capacité créatrice, de sa production intellectuelle, rentrer dans un grand mouvement planétaire pour non pas empêcher, mais limiter, les dégâts.

Est ce que vous voudriez ajouter quelque chose qui aurait échappé à cet entretien et qui vous semblerait important ?

Ce que je pourrais ajouter, c’est que je suis un homme politique, comme tout autre, dans la mesure où je suis soucieux, préoccupé, du prix de l’huile, de la gazoline, de la farine ou s’il y a une famine ici, des manifestations contre la famine, des émeutiers de la faim, en avril dernier [10] - c’est d’ailleurs depuis ces six mois qu’Haïti occupe, dans le sens négatif, ce qu’on appelle les première page des médias.
Je suis un homme politique. Quand on me dit que je vais payer à soixante dollars haïtiens (300 gourdes) [11] le gallon [12] de gazoline qui, il y a quelque temps, se vendait à vingt dollars (haïtiens).
Mais, dans le sens courant, je ne suis pas un homme politique. Je ne suis pas un politicien.

J’ai soixante douze ans et cinq mois, ce n’est pas cinquante ans, ce n’est pas quarante ans. Ayant déjà terminé une bonne partie de mon œuvre littéraire et picturale, j’espère terminer le dernier cycle de ma vie, par le cycle de la parole active.
Pouvoir voyager à travers le monde, et parler aux jeunes de tous les pays du monde. Pour leur dire qu’il y a des inconscients sur cette planète, qu’on appelle chez nous en bon créole des autobri, c’est-à-dire des omnipotents, qui sont en train de nous conduire, vers un lieu qui n’est pas le paradis.

Entretien préliminaire (1ère partie)
Biographie de Franketienne


[1"Coupe les tetes, boule les cayes" : coupez les têtes, brulez les maisons

[2Titres que prirent les nouveaux aristocrates de la cour du Roi Christophe.

[3"Zinglindo" : brigand haïtien, violent.

[4Poète, journaliste, kidnappé et assassiné en 2005.

[5Byaonde : Prosopis judiflora, mimosacée. Arbre frêle et épineux, des chardons, il n’y a pas d’eau.

[6Leslie Manigat fut, du 7 février 1988 au 20 juin 1988 (134 jours), le 36ème président d’Haïti et le premier de l’ère post-duvaliériste issu d’une élection, quoique contestée par la majorité des groupements politiques d’alors. Il fut renversé le 20 juin 1988 par un coup d’état organisé par les militaires au profit du général Namphy.

[7Élie Lescot (1883- 1974) fut président de la République de 1941 à 1946. Successeur de Sténio Vincent, il est renversé par un coup d’État.

[8Voir note 3.

[9Du 11 janvier au 16 août 1946, ministre de la Sécurité et de la Défense Nationale dans la junte de trois membres qui renverse le président Elie Lescot. Il occupe le même poste quand le même triumvirat refait son apparition du 10 mai au 6 décembre 1950 à la suite du coup d’Etat contre Dumarsais Estimé. Il démissionne de la junte et est élu président. Il gouverna dans une relative stabilité et d’une main de fer. Isolé, Magloire démissionna le 6 décembre 1956.

[10Avril 2008

[11Un Euro équivaut +/- à 51 gourdes (10/2008). Le dollar haïtien n’est pas une monnaie, mais une manière de compter les gourdes. Un dollar haïtien vaut 5 gourdes.

[12Un gallon équivaut à 3,78 litres.