Théâtre Croquemitaine

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Interview de Walid Ayadi

Comédien et responsable d’Ados+

lundi 20 février 2012, par MS

Walid, la trentaine entamée, est professeur de sciences naturelles à Tunis.
Ce fan du poète Mahmoud Darwich a aussi été un des nombreux acteurs de la révolution tunisienne.
Il a suivi la formation donnée par la troupe "El Teatro" de Tunis. Il est l’un des animateurs de l’association Ado+, avec qui nous collaborons pour un échange entre ateliers de jeunes. C’est aussi l’un des comédiens qui prendra part à la création collective que nous réalisons ensemble, à Tunis sur la révolution.

Entretien réalisé par Céline Spicy

Est ce que tu peux te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Walid, je viens de Tunisie, et je suis professeur, en même temps je suis comédien de théâtre, je travaille avec El Theatro et autre... je suis aussi animateur dans l’association Ado+ qui est une association qui propose des ateliers, des espaces d’expression pour les adolescents, afin de les encadrer au niveau culturel et social.

Et tu as 33 ans...

Oui 33 ans...

Tu es marié...

Oui je suis marié

Tu n’as qu’une femme...

Oui c’est sûr (rire) et un enfant de 4 ans qui s’appelle Joseph... Youssef

Vous venez de vivre des grands changements cette année ?

Depuis une année et jusqu’à maintenant on est dans une période de grands bouleversements dans notre pays, c’est un processus révolutionnaire qui a mis fin à la dictature de Ben Ali et on est maintenant en pleine transition démocratique, on cherche des repères, on cherche à construire notre pays, notre avenir...

Les élections ont eu lieu il y a un mois, quel est votre sentiment ?

Le processus pour moi et pour tous les Tunisiens, est une fierté, qu’on arrive à participer, c’est un premier pas vers la participation à la vie politique, aux changements en Tunisie, c’est déjà quelque chose qui est touchant, qui nous rend fier ; personnellement je ne suis pas très content des résultats, ce n’est pas le meilleur espéré par les jeunes, par les démocrates mais le principal c’est que l’on soit fier et on pense à aller de l’avant et renforcer ce qui qui est déjà fait par d’autres combats, par d’autres victoires.

Et les femmes autour de toi comment elles ont pris les résultats ?

Beaucoup de femmes sont déjà engagées dans le combat de la démocratisation de la société, dans les mouvements populaires, bien sûr il y a une grande partie des femmes qui ne sont pas très contentes des résultats, vu qu’il y a une majorité d’islamistes, mais d’une part les islamistes n’arrêtent pas de vouloir les mettre en confiance, de dire qu’ils ne toucheront pas aux acquis historiques au niveau de la condition de la femme, au niveau des droits de la femme. Et en même temps, les femmes, les tunisiennes ne se laisseront pas faire, il y a des associations qui sont créées, il y a trente nouvelles associations de femmes qui se sont créées, sans parler des associations déjà existantes et qui sont militantes depuis plusieurs années. Donc on reste optimiste et tout le monde reste engagé, tout le monde reste le garde fou et ce qu’on cherche c’est de renforcer tous ces droits.

Tu es optimiste pour la suite ?

Oui moi je suis optimiste, parce que ce qui s’est passé est irréversible, on ne reviendra jamais à la dictature, ça c’est sûr. C’est déjà un grand pas vers l’avant et en plus quand je vois la mobilisation des gens, jeunes et moins jeunes, autour de ce gain, de cette nouvelle ère de liberté... Je ne peux qu’être optimiste, parce qu’on ne lâchera pas. Tout le monde est mobilisé pour améliorer la vie, pour atteindre cet État égalitaire, ouvert, moderne.. Ce sont nos rêves qui se concrétisent et donc, oui, on peut être optimiste.

Et vous avez monté un spectacle qui s’appelle “l’isoloir”, ça traite du vote ...

Du vote, et de la vie politique ; ça traite de tout. La politique c’est un prétexte pour faire du théâtre, aussi un théâtre qui participe, qui a sa vision, qui a sa parole à dire. Beaucoup de monde a vu cette pièce et c’était une grande réussite. Beaucoup de débats l’ont suivi, pour dire tout l’engagement du peuple tunisien pour faire avancer les choses politiquement et culturellement.

Où avez-vous joué ?

On a joué un peu partout, en Tunisie, au nord, au sud. Et partout on a trouvé un grand enthousiasme. Les gens participent à ce spectacle, à sa réussite, les gens ont soif de culture, d’art, d’art engagé. C’est ça qui nous donne à nous comédiens, une grande énergie, qui nous fait nous surpasser...

Quand tu dis "les gens", qu’est-ce que ça représente, au niveau des âges, et des classes sociales ?

C’est un mélange, le processus de changement en Tunisie réunit tout le monde. Après il y a plus de jeunes c’est à noter. Mais ce n’est pas un public qui vient seulement pour regarder un spectacle, il participe, c’est un public qui se rassemble après pour parler, pour discuter...

Quel a été le processus de création de ce spectacle ?

C’est un processus qui s’est fait à base d’une écriture collective, on était 16 comédiens et 3 metteurs en scène. Ça se faisait le plus démocratiquement possible, tout le monde participait, donnait sa vision, ses propositions : autour de la démocratie, de la révolution, sur ce qui se passe en Tunisie. C’est un travail expérimental qui ne finit pas de s’améliorer tout au long des spectacles, et c’est ça le théâtre, c’est un art vivant. Là, tout le monde participe, même le public fait des propositions, et donc c’est une production collective.

Et où chacun est engagé bénévolement ?

Oui oui le principe c’est ça, la majorité est bénévole.

Maintenant parlons de notre projet commun, qui est de créer un spectacle, , et qui va commencer à partir de février, Qu’est ce que vous attendez de ça ?

En premier lieu, je pense que se sera une expérience nouvelle, ce qui arrive maintenant en Tunisie, ne touche pas seulement les Tunisiens. C’est la condition de tous les pays. Partout il y a un mal être, on vit mal dans la société d’aujourd’hui, donc il y a beaucoup de questions, de recherches à faire pour atteindre un monde meilleur. Le théâtre peut-être, comme tous les arts, l’un des chemins qui mène à réfléchir, pour concrétiser ce monde meilleur. Cette connexion entre peuples, entre citoyens du monde, nous c’est ce que nous cherchons. C’est ce qu’on essaye de faire, consolider les forces vives et donc peut être en créant ce spectacle ensemble on pourra enrichir notre vision du monde et œuvrer ensemble pour le changer, pour créer d’autres espaces, d’autres mondes qui seront possibles. Et si ce n’est pas maintenant, dans un avenir proche.

Ça fait plusieurs jours que tu es en Belgique, Quelles sont tes impressions ?

Ce n’est pas la première fois que je viens en Europe, mais c’est la première fois en Belgique.
J’ai rencontré quelques personnes mais … Je n’ai pas encore une idée concrète sur mon voyage ici... Mais je suis content de retrouver mes amis du Théâtre Croquemitaine.J’attends de rencontrer des jeunes, d’autres associations, d’autres mouvements, pour le moment je ne rencontre pas vraiment des gens actifs...

Est-ce que tu peux expliquer le contexte de ton voyage ?

Je suis invité pour le festival Scoop, festival de journalisme. C’est une agréable occasion pour parler des rôles des blogueurs, des jeunes dans la révolution tunisienne.
On a un débat vendredi avec des étudiants en journalisme, on verra leur vision et on donnera la nôtre, on aura un échange. Je pense que les médias ont un grand rôle à jouer, pour éclairer ce qui s’est passé et ce qui se passe en Tunisie, afin de s’écarter des préjugés, des réflexions superficielles, chercher ce qui se passe vraiment en profondeur, avoir une vision plus libre des évènements, et comme ça construire une vision plus appropriée de ce qui va se passer après.

Est-ce que tu as l’impression que la vision de la Belgique, de l’Europe vis-à-vis de la Tunisie est faussée ?

Oui, j’ai rencontré des politiciens.. Et parfois j’ai l’impression qu’ils ont une vision très superficielle de ce qui se passe dans le Nord de l’Afrique, dans le Moyen-Orient. Bon je comprends ça aussi, il y a un manque d’informations, et peut-être qu’ils ne cherchent pas vraiment à comprendre la dynamique interne de ces peuples. J’ai un peu peur de l’avenir des relations des politiques, parce qu’il y a eu beaucoup de fautes et de dérapages dans l’histoire. Il ne faut pas oublier que beaucoup de gouvernements européens ont soutenu la dictature en Tunisie. Si ces politiciens ne font pas un rapprochement, un vrai rapprochement vers les citoyens, de la vie de tous les jours, des Tunisiens, des Arabes, des Africains, ils ne pourront pas vraiment saisir la réalité de ces changements. Ils resteront enfermés dans leurs préjugés. C’est peut-être pour ça que nous sommes là, pour apporter une vision plus spontanée, plus vraie de ce qui se passe là bas.

Surtout au niveau social, parce que les relations en général, comme ce qui s’est passé avec Ben Ali pendant son “règne”, ces relations entre les pays sont souvent uniquement commerciales. C’est ça aussi qui fausse les visions, de la vie quotidienne des Tunisiens. A quel point elle intéresse les hommes politiques ici en Europe, c’est ça aussi la question ?

Oui parce que la priorité est toujours donnée aux relations économiques. Tout ça sur la base d’un libéralisme sauvage, qui a détruit et qui détruit encore notre pays, qui ne nous fait pas profiter de nos richesses et c’est ce qu’on cherche à changer aussi. C’est une révolution contre ça aussi, on cherche à établir d’autres relations plus égalitaires. On se laissera plus faire. C’est pour ça aussi qu’on cherche à établir plus de relations entre citoyens, entre organisations, entre gens libres, afin de former ensemble des forces vives pour changer le monde.
Beaucoup de gens ici pensent que la révolution tunisienne c’est une révolution de pauvres, de désespoir. Mais ce n’est pas que ça. C’est le fruit de beaucoup d’années de militantisme, des gens qui militent pour les droits de l’homme, dans les syndicats, des gens qui refusaient les conditions de vie dans les usines, dans les institutions économiques. Cette économie qui est faite par le régime, qui est contrôlée par le régime et par ses alliés européens et américains.

Nous on est en plein dedans, dans ce libéralisme effréné, et ce capitalisme fou qui entraîne tout. Qu’est-ce que tu en penses ? Est ce que ça vous fait peur ; comment ça vous questionne, est ce que tu penses que vous pouvez échapper à ça ?

Oui, il le faut, il faut échapper à ça... Quelques années avant la chute de Ben Ali, le régime tunisien était comme un monstre, beaucoup de gens pensaient que c’était impossible de changer quoique se soit. Et très peu de gens faisaient de la résistance, aux dépens de leur vie. Beaucoup de gens ont perdu leur liberté, ont été emprisonnés, beaucoup sont morts. Et puis le régime de Ben Ali est tombé d’un coup... Alors pourquoi pas changer aussi d’un coup le système qui gère le monde, il suffit d’y croire, de résister...

Ça c’est le plus beau message que vous pouvez faire passer en Europe. J’ai l’impression qu’on est dans la phase où tout le monde se dit que ça ne peut pas changer. S’il se passe des petites choses par-ci, par-là, on n’est pas encore à dire “capitalisme, dégage et laisse-nous reconstruire notre vie...”

Oui, mais je dois dire que ce rassemblement n’aurait pas eu lieu s’il n’y avait pas eu cette solidarité de beaucoup d’amis européens, de beaucoup de militants et de résistants qui existent partout dans le monde, c’est pour ça que je crois que cette solidarité militante, citoyenne et internationale peut changer beaucoup de choses.