Théâtre Croquemitaine

Un théâtre alternatif

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Itinéraires

mardi 26 novembre 1996

C’était la fin du temps des cerises. Quelques pétards, lanternes rouges de mai 68, explosaient de-ci, de-là ;. Parfois encore, un pavé volait bas, un slogan retardataire trouait le silencieux ronronnement qui de nouveau s’infiltrait partout.
C’était la fin du temps des cerises mais en cette fin de juin 74, nous ne doutions pas que le printemps reviendrait.
Un peu en cachette, nous prolongions la fête, ne parvenant pas à terminer cette grande noce de la fin des "sixties".
"Allez, encore un pour la route"

  1. Cours camarade, le vieux monde est derrière toi
  2. Nos apprentissages
  3. Dans les cales de la péniche "Action"
  4. 1984
  5. Profession ? clown !
  6. "Objectif Lune"...Parce que nous, on veut la lune
  7. Un Croquemitaine hante la ville

Cours camarade, le vieux monde est derrière toi

...et voilà que du hasard d’une rencontre de trois fêtards attardés naissait un groupe.
Dans son reflux, la grande marée soixante-huitarde avait laissé sur le sable des rues dépavées une myriade d’épaves : groupes d’action, comités de base, coordinations alternatives et communautés de tout type pullulaient.

Nous percevions nettement que le discours "révolutionnaire" de cette constellation militante avait du mal à passer la rampe, souvent à cause d’un emballage mal ficelé, d’une langue de bois trop épaisse, d’un héritage trop marqué par l’imitation des ancêtres.

Nous, notre projet c’était de créer un "centre multimédia", un laboratoire de recherches sur les nouveaux moyens d’expression. Nous voulions puiser dans cette grande caisse à outils les instruments de transformation du "vieux monde".
La presse "underground" foisonnait, la vidéo-alternative émergeait, les radios "libres" pointaient le bout de leurs antennes, des ateliers de toutes sortes naissaient, des Maison de la Culture, des Foyers culturels se fondaient un peu partout, les artistes re-visitaient toutes les disciplines, voir les détournaient, la BD explosait, et le théâtre se faisait un lifting grâce à une série de jeunes compagnies.
Le théâtre occupait tout naturellement sa place dans notre arsenal.
Mais nous voulions "couper la langue de bois", et donc aussi faire une rupture avec le sketch d’agit-prop caricatural qui reprend les arguments du tract distribué par les militants.
Très vite le théâtre a occupé une place prépondérante dans nos activités.

Notre trio, outre Rita Cobut et Marcel Solbreux, comprenait Jean-Charles van Antwerpen, qui avait arrêté ses études pour suivre une troupe de Lausanne, "Le Théâtre-création" d’Alain Knapp. De retour à Tournai, Jean-Charles montait un spectacle pour enfants, mais il avait dû rapidement faire appel à l’aide de Rita et Marcel.
Voilà comment est né "Ils ont tué tonton Cornichon", un spectacle pour enfants qui sera joué environ 80 fois en Belgique, à notre grande surprise d’ailleurs.

Le Théâtre Croquemitaine venait de naître. Et ça marchait !
Notre local se situait dans la chapelle désaffectée d’un ancien couvent transformé en communauté, nous n’avions même pas de téléphone, pas de véhicule, juste une affiche payée par la Maison de la Culture, une vieille machine à écrire, quelques feuilles polycopiées avec une Ronéo qui en avait déjà vu d’autres.

Heureusement, nous avons été rapidement reconnus par les "Tournées Art & Vie" qui venaient de naître, et qui ne connaissaient pas encore toutes les restrictions budgétaires actuelles. Ces premiers contrats, quelques animations, et beaucoup d’espoirs nous ont permis de tenir et de commencer un second spectacle.

Les États-Unis se préparaient à fêter le 200ème anniversaire de leur déclaration d’indépendance et les flonflons de la fête recouvraient d’une écœurante guimauve la réalité historique. Un an auparavant, les dernières GI’s quittaient Saigon. Aux États-Unis, l’American Indian Mouvement tentait de rappeler que la fondation de ce pays avait commencé par le génocide du peuple indien, le FBI traquait le Black Panther Party .
Voilà ce qui nous a mené à raconter "The BB Show, ou les aventures de William Frederic Cody".
Cette fois ce serait un spectacle qui ne serait plus exclusivement adressé aux enfants. Nous voulions toucher un public plus large, plus mûr aussi.

Le premier jet de ce spectacle sur la vie de Buffalo Bill sera un échec. Trop verbeux, une équipe trop vite élargie, peut-être aussi une ambition mal accordée à nos possibilités du moment.
Indirectement notre petit noyau éclate. Jean Charles poursuivra seul son chemin, mais son esprit rebelle restera toujours proche du Croquemitaine. Il reviendra d’ailleurs périodiquement prêter main forte à des mises en scène. Il remplacera même au pied levé une actrice retenue dans un commissariat de police...
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Nos apprentissages


Rita et Marcel colmatent les brèches causées par cette séparation et tirent quelques leçons de cette première expérience.

Tout d’abord il nous fallait plus de formation, ce que nous connaissions du théâtre, nous l’avions appris des conseils de Jean-Charles, ou sur le terrain.
Nous avons alors commencé un entraînement d’acteur mais aussi une formation à l’animation de groupes. Cette "école" devait répondre à nos besoins sur le terrain, nous l’avons construite "à la carte", nous inscrivant à une formation dans telle compagnie, organisant un stage avec tel metteur en scène, ou invitant tel autre à venir travailler quelque temps avec notre troupe. Cet apprentissage ne s’est jamais interrompu depuis.
Aujourd’hui encore, nous continuons à apprendre, c’est cela aussi qui rend ce métier passionnant.

Il était aussi évident que pour pouvoir monter des spectacles, fonder une véritable troupe, il fallait que nous nous entourions, il fallait que notre noyau grandisse.

Pour que ce noyau germe il fallait aussi qu’il s’implante dans une terre.
Le Hainaut Occidental se découvrait une identité. Un parfum "régionaliste" picard se laissait flairer dans la lutte contre la construction de l’autoroute A8. Les chantres de la Picardie rejoignaient les premiers écologistes.
Notre persévérance à nous enraciner dans cette terre "théâtralement " aride n’était pas motivée par ce régionalisme. Les hasards de la vie nous avaient réunis à Tournai et, tout bien considéré, nous y restions pour assumer cette nécessité que partout devaient exister des ferments de contestation.

Notre action est vite passée par l’organisation d’ateliers. C’était le moyen idéal pour nous renforcer et nous implanter.
Pas simple de passionner un groupe chaque semaine, une année durant. Nous avons évidement rencontré les mêmes problèmes que chaque animateur débutant, ce genre d’expérience est incontournable.
Mais aguerris par ces premiers essais, mieux armés par les formations que nous suivions, de saison en saison, nous sommes parvenus à stimuler de plus en plus efficacement ces groupes et à atteindre avec eux l’objectif que nous nous étions fixé : la création de courts spectacles.

Parallèlement à cette animation d’atelier, nous continuions nos propres créations, nous avions repris et achevé notre spectacle sur Buffalo Bill. Nous venions de recevoir une première aide d’une centaine de milliers de francs à titre de "Théâtre amateur", notre CEC venait d’être reconnu. La troupe se reformait, se remettait en marche.
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Dans les cales de la péniche "Action"


En regardant les péniches passer sur l’Escaut, nous rêvions souvent des possibilités que nous offrirait un bateau aussi vaste : lieu de répétitions, lieu d’accueil du public, lieu de représentations, le tout décentralisable à souhait.

En juin 1978, nous décidions de transformer le rêve en réalité et nous achetions une péniche portant un nom prédestiné :"Action".
A ce moment-là nous avons pu commencer à avoir un certain rayonnement. Les gens étaient intrigués, beaucoup de personnes sont montées à bord, parfois même simplement pour visiter le lieu.
Enfin nous avons pu utiliser une salle en toute autonomie. Parfois, nous connaissions des creux de vague assez profonds, la gestion d’un bar n’est jamais parvenue à nous passionner et l’aspect commercial de l’entreprise a toujours laissé à désirer.
Mais nous avons surtout réussi à y ébaucher quelques-uns de nos délires. Il s’est vraiment passé beaucoup de choses sur ce bateau : des grandes fêtes, des rencontres, des concerts, et du théâtre bien sûr.
Nous avons pu y montrer nos propres spectacles, ceux de nos ateliers, d’autres ateliers que les nôtres ou ceux de compagnies que nous invitions. C’était aussi notre local de répétition, celui des ateliers.
Mais la péniche a servi à bien d’autres choses encore, elle a permis à des quantités de créateurs de la région, tant musiciens que comédiens, de rencontrer un public. Elle a été un pôle de ralliement d’une partie significative de la jeunesse, des milieux alternatifs. Elle a ainsi souvent servi de base de lancement à des tas d’initiatives : féministes, antinucléaires, tiers-mondistes, pacifistes, etc.
C’est aussi des cales de la péniche qu’est partie la première vague des radios locale dans la région. Nous étions très engagés dans le mouvement. A cette époque, nous ne parlions d’ailleurs pas de "radios locales" mais de "radios libres". Ce que nous faisions comme émission n’avait strictement rien à voir avec l’insipide sirop débilitant des stations actuelles. C’était peut-être parfois brouillon, mais au moins des gens s’exprimaient. Nous avions choisi comme nom pour notre antenne "Radio dans l’gaz", tout un programme ! Ce studio a aussi été une plaque tournante qui nous a permis de nous plonger dans une multitude de milieux.
De la péniche l’émetteur s’est transporté un moment dans les locaux du théâtre et c’est d’ailleurs là qu’il fut saisi lors d’une descente de la RTT et de la police.
Sous les écoutilles de la péniche Action est aussi né un périodique pour les lycéens qui passait dans les milieux bien-pensant pour assez anticonformiste : "Antidote, l’orgasme mensuel des jeunes". Nous prenions pleinement part à sa rédaction et à sa diffusion, un atelier théâtre ("La Brèche") lié à ce journal a même existé quelques saisons.
Nous avons aussi publié le BIL (Bulletin d’Information et de Liaison) qui visait le public de la péniche et des ateliers. Peu à peu, nous nous équipions aussi en matériel d’imprimerie.
Cet ensemble d’outils d’animation -théâtre, péniche, radio, journaux, imprimerie- constituait les premières briques du centre multimédia que nous voulions construire quelques années plutôt.

C’est peu après que nous ayons acquis la péniche que le Ministère nous a accordé une convention. Notre projet consistait, grâce au bateau, à décentraliser notre action dans quelques villes de la région : Ath, Lessines, Antoing. Nous avons ainsi mené plusieurs campagnes dans la région et en Belgique, finalement nous mettrons même le cap sur Avignon et son festival.
Toute ces initiatives avaient considérablement renforcé notre groupe, nous animions de nombreux ateliers et nous étions parfois une dizaine de personnes à encadrer cette masse d’activités.
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1984


En 1984 nous avons connu un nouvel éclatement de notre équipe. Epuisement des bénévoles permanents (ou des permanents bénévoles... allez savoir). L’époque aussi devenait glaciale, c’était l’apogée du couple Reagan-Tatcher, des illusions déçues, du spleen provoqué par cette crise dont on n’arrête pas de jouer les prolongations.
Mais ici aussi les personnes issues de ce second noyau ont "continué le combat", sous d’autres formes, parfois simplement par l’engagement individuel, soit syndical, soit politique, parfois en recréant ailleurs une association proche de la nôtre.
Aujourd’hui, périodiquement, nous jouons nos spectacles et nous animons un atelier de théâtre sur la péniche "Mosaïque" à Dunkerque, un lieu d’expression alternatif géré par l’ association "Les Rues du Monde", elle-même créée à l’initiative de deux anciens permanents bénévoles...
Nous avons dû nous séparer de la Péniche qui demandait trop d’entretien pour notre petite équipe. Notre émetteur s’est tu. Nous avons interrompu nos publications ; l’imprimerie s’est autonomisée, elle est devenue la coopérative "Carré Noir" qui continue d’ailleurs son existence indépendante.
Nous avons alors recentré notre activité exclusivement sur le théâtre et les ateliers.

C’est aussi en 1984 que l’Exécutif de la Communauté Française approuvait la circulaire de reconnaissance des "Théâtres Action", le Théâtre Croquemitaine y trouva tout naturellement sa place.
Notre travail s’en trouvait assez changé : au lieu de courir du bar au studio de radio en passant par l’imprimerie avant d’aller à une répétition, nous nous retrouvions avec tout notre temps rien que pour le théâtre. Nous avons pu accorder beaucoup plus de temps à des choses dont nous ne nous préoccupions pas assez, voire pas du tout.
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Profession ? clown !


En 1986 nous rencontrons Michel Dallaire, un clown québécois. Le temps de 3 créations (L’Autre, Lilith, The Gang), nous avons travaillé le personnage du clown avec lui.
Ce clown-là ne s’affublait ni d’un nez rouge, ni de grandes chaussures. C’était beaucoup plus un clown basé sur l’intime bêtise que chacun porte en soi. Cette expérience avec Michel Dallaire a incontestablement marqué notre "style".
Ce travail nous le menions parallèlement à l’animation de nos ateliers qui commençaient à obtenir des résultats appréciables.
En 1990, le groupe de comédiens qui s’était formé autour des spectacles de clown s’est séparé.

Nous avons alors basé nos créations essentiellement sur les ateliers. Peu à peu, une nouvelle équipe a vu le jour. Nous avons d’abord développé notre propre vision du clown mais nous voulions compléter cette approche par d’autres, finalement assez voisines.
Pendant notre travail avec Michel Dallaire nous avions rencontré Dolorèze Léonard, québécoise aussi, qui nous a fait découvrir le personnage du "Bouffon".
En 92, nous lui avons proposé d’animer un stage de découverte pour les participants des ateliers. Coup de foudre, le charme opère immédiatement. Un mois plus tard un premier jet voit le jour. Nous l’avons poli sur le pavé des places et rodé dans la poussière des rues et peu à peu nous l’avons transformé en un véritable spectacle. Le groupe des comédiens a compté jusque 18 personnes et nous avons entrepris avec eux une tournée de près de 6000 km à travers l’Europe.
Ces dernières années nous ont conduits à jouer beaucoup dans d’autres pays. En 1987, avec "Lilith" en Autriche et en 1989 avec "The Gang" en Pologne et en URSS (d’où nous avons assisté à la chute du mur de Berlin), nous avions déjà découvert le plaisir d’entrer en contact avec d’autres cultures. Depuis nous montrons nos spectacles régulièrement en Pologne, en France, en Italie, en Tchèquie, en Slovaquie, en Hongrie, en Roumanie et même au Luxembourg (Voir d’Ouest en Est).
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"Objectif Lune"...Parce que nous, on veut la lune


En 1992 nous sortions le N°1 d’un nouveau périodique : "Objectif Lune".
Ce petit journal a joué un grand rôle dans notre association.
Il a vraiment été un outil de formation, de liaison, d’unification des membres de nos ateliers. Aujourd’hui, nous en sommes au numéro 27 et nous sommes encouragés à poursuivre cette publication, tant par la participation des nombreux rédacteurs que cette revue suscite que par les premiers abonnements qui nous arrivent.
"Objectif Lune", c’est aussi le nom que nous avons choisi pour le collectif d’évaluation de nos ateliers. Régulièrement les participants les plus motivés s’y réunissent pour faire le bilan des actions terminées et définir les orientations.

C’est aussi à partir de 1992 que nous avons commencé à organiser notre propre festival. Nous en sommes à la 4ème édition. Peu à peu, le programme s’étoffe et le public suit. Notre but n’est pas de présenter les dernières tendances de la mode théâtrale (il y en a une, aussi snob et élitiste que celle générée par la haute couture) mais de mettre en avant un théâtre accessible à tous sans pour autant être "facile".

Toujours en 1992, nous avons commencé l’animation d’ateliers scolaires et des ateliers "Croq’juniors". Destinés aux plus jeunes (7 à 16 ans), ces structures d’accueil fonctionnent beaucoup plus comme un "mouvement de jeunesse" alternatif que comme des classes de conservatoire. Ce qui y prime, ce n’est pas l’apprentissage académique d’une discipline artistique, mais tout ce que cet apprentissage apporte : la convivialité, la vie de groupe, la gratuité, la recherche des plaisirs. Nous n’hésitons pas à proposer une balade si le temps ou l’humeur nous y invitent. Peut-être formons-nous là une relève...
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Un Croquemitaine hante la ville


Bien entendu tout cela ne va pas sans poser de problèmes...
En son temps, la péniche "Action" s’est très vite fait reléguer à l’extérieur de la ville, au quai industriel. Mais même là, nous gênions. Lors d’une campagne électorale, un commando qui n’était pourtant pas d’extrême-droite a lancé un cocktail Molotov sur le bateau. "Radio dans l’gaz" a été saisie, ses animateurs poursuivis et condamnés.
Récemment lors d’une des représentations de "Bouffonneries" intitulée "Hommage au roi des cons", la police judiciaire a exercé des pressions pour obtenir le texte du spectacle. Devant notre refus, elle s’est déplacée sur les lieux pour constater nos éventuelles offenses à la personne royale.
Notre compagnie a toujours occupé une place particulière dans le paysage culturel de la région. Réputé anticonformiste notre théâtre s’est plus d’une fois engagé au service de différentes causes. Le travail que nous effectuons se fait le plus souvent dans l’ombre. Pas de grands critiques, pas de salle au nom prestigieux, nous vivons en province dans une petite ville du bout du monde, avec tout ce que cela comporte de conformisme, d’exclusion de tout ce qui est hors normes. D’autant que nous ne nous sommes jamais contentés de rester tranquilles dans notre petit créneau avec notre petite subvention. Il a toujours fallu que nous touchions à tout. Nous avons sans cesse eu du mal de ne pas égratigner l’une ou l’autre autorité.
Au bout du compte, malgré notre situation économique toujours précaire, malgré les inévitables contraintes inhérentes à toute entreprise, nous avons la chance de pouvoir vivre cette vie formidable faite d’innombrables expériences, d’une multitude de rencontres.
Nous avons surtout la chance de pouvoir vivre chaque heure dans le monde de nos passions et non pas soumis à la monotonie d’un travail aliéné. C’est de là que découle d’ailleurs notre désir de changer la vie.
Et peut-être est-ce aujourd’hui la dernière grande aventure qui reste à l’homme.
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