Théâtre Croquemitaine

Un théâtre alternatif

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Juliana au théâtre

lundi 21 novembre 2005


1 - Il est propre le théâtre d’aujourd’hui

2 - Le théâtre se fait entretenir par l’état...

3 - Le manque "d’hauteur"

4 - La chute

5 - La première fois...(Hommage à Karl Valentin)

6 - La sortie du théâtre


I Il est propre le théâtre d’aujourd’hui.

La concierge du théâtre nettoie les coulisses de la scène. Elle balaie et des déchets de toutes sortes sont poussés sur le plateau. Elle chantonne et semble complètement ignorer la présence des spectateurs dans la salle. Toujours en balayant, elle traverse le plateau. Elle n’aperçoit pas de suite le public. Elle nettoie la scène.
Puis soudain elle voit les spectateurs.
Surprise ! Étonnement ! Mais après réflexion elle en a vu d’autres.
Elle établit une première connivence muette avec le public

On ne me dit jamais rien. Je ne suis au courant de rien.

Puis pas paniquée, elle recommence son nettoyage.
Soudain elle semble comprendre que c’est-elle que le public regarde comme si elle était l’actrice d’un spectacle qui commence.

Moi ?
J’ai rien à dire !

Je nettoie.

Elle recommence son "ménage" tout en s’adressant au public.

Ah ... il est propre le théâtre aujourd’hui.
Des salles vides, abandonnées, presque poussiéreuses.
Encore un peu ça puerait le renfermé, le moisi, le vieux.

Heureusement le théâtre se fait entretenir par l’État, à coup de subventions.

Vous ne pouvez-pas imaginer ce que ça coûte un bâtiment comme ça.
Tout le personnel à payer, les charges, les faux frais...
Passer l’aspirateur, prendre les poussières, cirer les planchers..

Sans parler de la Conciergerie.
Car on ne peut pas laisser un bâtiment comme celui-ci, sans personne à l’intérieur pour le garder.

À la fin il y aurait des squatters.

Et puis tout s’use.
Tout s’abîme, vieillit, se démode même.
Et tout ça coûte un argent fou à l’État.
Vous ne pouvez pas vous imaginer.

Tenez, une salle comme ça, il faut bien une journée pour la nettoyer.
Et encore, si la femme de ménage travaille avec assiduité.
Mais comme elle est payée par l’État, ou la municipalité, le travail dure plus longtemps.

Elle peut frotter doucement, aspirer doucement.
Travailler en douceur quoi !

Et ça coûte donc encore plus cher à l’État.
Vous ne pouvez pas vous imaginer.

Non, le théâtre c’est très cher, un véritable luxe.

Je crois même que c’est plus cher que le saumon fumé, le foie gras, le caviar ou les truffes.
Je ne parle pas bien entendu des truffes en chocolat, mais de vraies truffes que l’on recherche avec des cochons.

Elle s’empare d’un seau et y verse une pleine bouteille de produit d’entretien.

Rien que le matériel, les produits d’entretien, chiffons, balais, détergents et encaustiques, c’est des budgets fous.

Car il faut que tout soit propre.
C’est comme ça au théâtre, tout doit être nickel.

Si on peut admettre que les toilettes d’un bistrot ne soient plus tout à fait propres en fin de soirée et sentent un peu le pipi, au théâtre c’est exclu.

Demandez-le à n’importe quel directeur de théâtre, il vous le confirmera.

Elle prend un ton réglementaire

Les toilettes d’un théâtre doivent toujours être d’une propreté parfaite, même à la fin, même si c’est chiant, même si le spectacle est à dégueuler.

Un théâtre ça doit être propre !

On peut imaginer un cirque qui sent le crottin, pas un théâtre.
Le théâtre est un endroit qui ne doit pas sentir.

Et tout est comme ça au théâtre.
On ne peut pas concevoir un théâtre ou traîneraient des mégots, des papiers gras, des boîtes de bière vides, des fins de paquets de frites, des chewing-gums ou des crottes de nez collées aux sièges.

Ça c’est bon pour le « rock and roll ».

Non ! Un théâtre ça doit être im-pé-ca-ble.

Heureusement, le public qui va au théâtre est assez propre, ... en général.

Peut-être parce qu’il connaît le prix que réclame une femme à journée pour une heure de nettoyage.
Encore que souvent, une femme à journée, ça puisse se payer en noir.

Elle s’adresse en confidence aux spectateurs...

Je ne parle pas de vous bien sûr, je parle comme ça, en général...

Et l’État, ça, payer en noir il ne peut pas le faire.
Ça lui coûte au moins deux fois plus cher.
Au moins...
Car en plus il faut qu’il paye un tas d’avantages sociaux, allocations de toutes sortes, congés, augmentations légales, toutes primes que vous ne devez pas acquitter auprès de votre bonne polonaise.

Au théâtre, on peut dire du mal de la femme à journées qui a nettoyé la salle, parce que les femmes à journées, le soir, préfèrent la T.V.

C’est en couleur....et il y a de la publicité.

C’est quand même plus pratique si on a faim, ou soif ou pour aller pisser.

C’est sans doute pour ça que je suis devenue boulimique, ivrogne et incontinente.
Tiens, maintenant, là, je dois ... !

Elle sort, et des coulisses continue à s’adresser au public en commençant la scène suivante, tout en satisfaisant un besoin naturel. On entend un peu d’eau qui coule.


II Le théâtre se fait entretenir par l’État...

C’est la même chose pour la peinture, régulièrement il faut rafraîchir, donner une petite couche de neuf, mettre de nouveaux revêtements sur les sièges, poser une nouvelle moquette.
Et là aussi les coûts sont exorbitants.

On voit qu’elle attrape le papier toilette et qu’elle en arrache quelques feuilles.

Car ce sont des matériaux spéciaux, spécialement étudiés dans des laboratoires spécialisés, des matériaux testés et contrôlés par des organismes agréés.

Elle ressort des coulisses,

Vous ne posez pas votre cul dans n’importe quoi

Elle commence à se rouler une cigarette.

Au théâtre, tout doit être ignifugé !
Je ne sais pas si vous vous rendez compte mais dans cette salle tout a été spécialement étudié pour que rien ne brûle,... même s’il y a un incendie.

Elle allume sa cigarette

Les théâtres sont de plus en plus anti-feu et pourtant il y a de moins en moins d’acteurs qui brûlent les planches.

Et tout ce matériel se dégrade, avec les femmes d’ouvrage qui frottent et re-frottent, aspirent et re-aspirent tant et tant qu’elles usent ces beaux tapis.

Et les gens abîment, c’est connu.
Donc il faut remplacer régulièrement la moquette.
Car personne ne peut imaginer un théâtre sans tapis plein !
Ou avec un tapis troué.

Elle imite un spectateur qui tente de quitter la salle sur la pointe des pieds

On entendrait les spectateurs quand ils tentent de quitter la salle sans se faire remarquer.

Cela ferait trop de bruit et pourrait distraire les comédiens.

Et puis la moquette étouffe tout les petits bruits parasites.
Les toux sèches qui surviennent toujours au mauvais moment et dont le malheureux spectateur ne parvient pas à se débarrasser.
Le bruit de l’emballage du bonbon qui craque.

Elle marque une pause complice

Et encore d’autres bruits dont je préfère ne pas parler puisque j’ai à faire à des gens comme il faut.

Et toute cette masse de petits travaux d’entretien, c’est encore pour la pomme de l’État.

Ce n’est pas à vous que je vais apprendre combien coûte une heure de travail d’un ouvrier qualifié et déclaré. C’est hors prix.

Tout ce bon argent perdu pour acheter du Monsieur Propre et du Ripolin, à payer bonniches et barbouilleurs, concierge et contrôleurs, ani-mateurs et bonni-menteurs.

Et pour quel résultat ?

Elle indique de la tête différentes rangées du public

Quelques maigres rangées d’un public clairsemé.
Des pelés et des tondus, fumeurs de cigares, une poignée de notable plus ou moins intellectuel.
Des barbus et de chevelus fumeurs de pipes, une poignée d’intellectuels plus ou moins notables.
Tous coupeurs de cheveux en quatre.

Mais je l’ai déjà dit, en général ces gens-là sont assez propres.
Ils ne pètent pas dans les fauteuils, ou alors très doucement et sans bruit.
Ils ne collent pas hypocritement leurs crottes de nez sous les accoudoirs.

Vous pouvez vérifier !

Elle marque une pause puis s’adresse solennellement au public

Je vous en prie mesdames, messieurs, sentez avec votre main pour contrôler si votre accoudoir n’est pas garni de petites crottes noires.

Elle insiste pour que quelques personnes vérifient réellement.

Malgré donc la propreté du public de théâtre, l’entretien des lieux reste onéreux.

J’ai soif.

Elle sort une bière de sa glacière en plastique qui peut se trouver sur son chariot ou qu’elle peut aller chercher en coulisse. En se penchant en arrière pour boire sa bière, elle observe les cintres et la hauteur du théâtre.


III Le manque "d’hauteur"

Un des autres problèmes du théâtre, c’est le manque "d’hauteur".

Ici, ça va.

Mais c’est vrai qu’à certains endroits c’est bas de plafond.

Dès qu’on lève la tête, "Bing" !
On se cogne et ça fait mal, surtout à la tête.

Au moindre mouvement un peu ample, on accroche les lustres et ça fait des dégâts.

Ça s’appelle la crise de "l’hauteur".

Avant la crise les théâtres avaient des hauteurs acceptables.

Au moins quatre mètres.

Notez que ça rendait le nettoyage compliqué.
Il fallait alors utiliser de longues têtes de loups pour débusquer les toiles d’araignées.

Puis la crise est venue.
J’ai entendu qu’un ministre de la culture avait décidé d’abaisser les plafonds, puis tout de suite après, ça y est, ça commençait à manquer "d’hauteur".

On n’a jamais pu enrayer le phénomène, les théâtres étaient toujours de plus en plus bas.

Ce qui fait que pour devenir comédien, pour simplement faire du théâtre, il faut savoir incliner la tête.

Dans les plus petits théâtres, l’acteur doit savoir s’abaisser. Dans les théâtres de tailles très réduites, il doit savoir s’agenouiller.

Et dans certains théâtres avec des hauteurs ridicules, les comédiens sont obligés de se coucher.

Surtout les comédiennes d’ailleurs.

Certains même, n’ avaient plus "d’hauteur" du tout. Des théâtres plats en quelque sorte.

Dans les théâtres plats, c’est simple ; il faut savoir ramper

Aujourd’hui étant donné la bassesse des théâtres, pour franchir les feux de la rampe, il faut s’écraser.

Comment voulez vous faire décoller un spectacle dans ces conditions ?

Essayez, vous n’obtiendrez comme résultat qu’un gros mal de tête.

Maintenant que le théâtre s’est complètement aplati, les spectacles sont devenus très minces et les spectateurs restent sur leur faim.

Et moi, je suis sur la mienne, vous savez, ma boulimie...

Elle sort de son sac de la nourriture (des oeufs, des biscottes) et la mange. La bouche pleine, l’élocution embarrassée par la mastication et la déglutition elle poursuit...


IV La chute

En général, au théâtre on s’emmerde.

C’est seulement lorsqu’il y a quelque chose d’imprévu que ça commence à vivre.

Le décor s’écroule...

Elle mime la surprise

...et l’attention se ranime.

Un accessoire se brise...

Elle mime l’étonnement

et surgit de suite la question :
"Était-ce prévu ?".

Le rideau se bloque...

Elle mime la stupeur

et le suspens commence :
"Enfin quelque chose d’intéressant !"

Un comédien a un trou.

Elle mime qu’elle assiste à un suspens

"Comment va-t-il s’en sortir ?"

Une entrée imprévue, un problème technique et chacun se dit ;
" Ouf un peu d’animation !"
Le public se réveille, peut-être va-t-il se passer quelque chose ?
Quelles astuces vont-ils trouver pour s’en sortir ?

Elle mime le comédien qui dissimule son embarras.

Pendant ce temps-là, sur la scène, le comédien semble décontracté ;
"Tout va bien, pas de problème, je contrôle. "
À les regarder on a l’impression que tout est planifié, scénarisé, assumé.

En réalité ça panique sérieusement.

Malheureusement le plus souvent la situation se rétablit.
Et le long fleuve tranquille reprend son triste cours vers la fin tant attendue.

J’en connais même qui font exprès de se tromper, pour se rendre intéressant !
Il y en a même qui mettent en scène des erreurs....

Si j’étais directeur de théâtre, il y aurait chaque soir un incident.
Ou mieux encore, un accident, ... grave si possible.
Le public en aurait ainsi pour ses sous.
Imaginez.
Vous allez au théâtre. La pièce est moche. Il ne se passe pas grand chose, que de mornes répliques littéraires. Vous vous ennuyez. Vous avez déjà regardé votre montre et vous vous êtes dit :
"C’est seulement commencé depuis un quart d’heure et cela dure une heure et demie.... "
Un comédien se casse la figure

Elle mime un intérêt soudain

ou mieux fait une attaque sur la scène, en direct

Elle mime une attention totale

Le spectacle est sauvé.
Un incendie se déclare et le spectacle laisse un souvenir impérissable. Pourvu qu’il y ait quelques morts et il devient historique.

C’est comme au cirque, c’est seulement à partir de la chute du trapéziste que le public en a vraiment pour son argent.

Elle fait du "théâtre" :

"Le corps de l’artiste désarticulé sur la piste, brisé dans sa tentative prométhéenne.
Arrivée précipitée des hommes de piste, l’orchestre s’arrête, le chef se tourne vers monsieur Loyal, moment d’hésitation lorsque la partenaire se jette sur le corps gisant.
Les hommes de pistes la retiennent. Une civière arrive. On évacue le cadavre et la veuve. L’orchestre enchaîne. Monsieur Loyal reprend son micro et présente le numéro suivant. "The show must go on". La collecte pour les artistes accidentés est particulièrement émouvante, il y a de gros billets dans le chapeau. "

Elle reprend son ton "naturel"

Avec un truc comme ça vous pouvez faire l’intéressant dans toutes sortes de conversation et pendant plusieurs années.
Vous pouvez même embellir l’oeuvre, rentrer dans les détails, inventer ceux qui n’existaient pas.

Elle recommence à "faire du théâtre"

"Le moment de déséquilibre, le moment ou "i-né-lu-cta-ble-ment" le mouvement de la chute s’est amorcé. Le plongeon à la fois rapide et très lent, le cri. Très important le cri. _ Un cri d’horreur bien entendu.
Le corps qui se débat, le bruit de la chute, le craquement des os, les giclures de sang sur la sciure immaculée de la piste. Le bref silence qui a précédé la clameur du public : _ "Oh !".
Et puis la panique... "

Elle redevient "terre à terre"

En fait, même si vous n’avez rien vu, parce qu’à ce moment précis du spectacle, vous engueuliez votre gamin vu que vous aviez dû ramasser sa glace, glace malencontreusement tombée dans la sciure et le crottin du bord de la piste, vous vous souviendrez pour longtemps de cet instant.

Bien plus et bien plus longtemps que de n’importe quel autre spectacle.

Pourtant le numéro du trapéziste était complètement raté.

Les numéros ratés ont donc souvent plus de succès que les numéros bêtement réussis.

Au cirque les possibilités sont considérables.
En vrac, le funambule qui glisse de son fil, le dompteur mangé par ses fauves, la pyramide humaine qui s’écroule.

Elle prend un ton précieux :

Tous, excellents divertissements pour les spectateurs, riches en émotions variées, plein de vie, chatoyant de couleurs et bien rythmés et surtout portant l’incertain parfum de la vérité authentique.

Elle met sa veste comme pour sortir et tout en l’enfilant commence la scène suivante.


V La première fois... (Hommage à Karl Valentin)

La première fois que j’ai été au théâtre, c’est grâce à un concours de la télé.

À la maison nous regardons souvent la télé ; c’est instructif, pratique pour les enfants et ça les éduque sans rien avoir à faire.

C’était l’émission de "La Chance aux Vedettes". Une émission pendant laquelle ils reçoivent des vedettes sur le plateau, puis il y a des questions, et si vous arrivez à leur téléphoner, vous passez en direct et vous parlez directement avec Patrick Ricard, en personne.

Et justement, cette fois-là, comme nous regardions donc "La Chance aux Vedettes", voilà que le Patrick Ricard pose la question.
Par hasard la veille mon mari avait mangé un chocolat, ... dont je tairai la marque afin de ne pas faire de publicité.
Vous me direz quel rapport entre le chocolat et le théâtre ?
Et je vous réponds : les images !

Vite je lui dis, la réponse était sur l’image qu’ils mettent dans l’emballage du chocolat que tu as mangé, là, hier.

La dessus il fonce sur la poubelle pendant que je me lance déjà sur le téléphone.

Elle mime alternativement son coup de téléphone et la recherche de son mari dans la poubelle.

À peine j’ai terminé le numéro que... "bingo". Pour une fois ce n’est pas occupé.
Dépêche-toi, je lui dis, ça sonne !

Malheureusement l’emballage du chocolat n’était plus au-dessus de la poubelle.
Il avait glissé dans le fond..
Chaque fois que mon mari pensait qu’il allait l’attraper, l’emballage du chocolat glissait plus bas.
Nous avions mangé des moules, c’est ça que ça glissait comme ça.
Mon mari a été jusqu’au fond, les deux bras dedans et la tête avec, dans le sac !

Tu trouves ? Je lui dis.
"On ne s’y retrouve plus dans toutes ces saletés, voilà que les moules sont mélangées avec les couches-culottes" qu’il me répond.

Excitée

Dépêche-toi j’ai la petite musique du standard.

La dessus il jure un grand coup et renverse la poubelle, les moules, les couches du petit, les restes du ragoût qui avaient tourné et les épluchures de pommes de terres.

Mon mari est un impulsif.

Finalement l’emballage s’était glissé à l’intérieur d’une grosse moule.

"Je l’ai", crie-t-il alors.

Heureusement, car le temps qu’il le déplie, les présentations étaient faites et Patrick Ricard me posait sa question.

Elle prend le ton d’un animateur de radio.

"Comment se nomme le théâtre de William Shakespeare ?"

Vite montre, que je dis à mon mari, et il me tend l’emballage tout crotté.

En aparté :

Ah les enfants !

Elle reprend son récit

"Le Globe", je lui crie dans le téléphone.

En plein dans le mil.
Ça c’est de la chance !
Une soirée au Théâtre en famille !... Le gros lot quoi !

Le jour de la soirée bien sûr on s’étaient mis sur notre 31. Deux enfants à caser et un mari c’est de l’ouvrage à tout préparer.

On a pris le taxi.
On allaient quant même pas aller au théâtre en autobus

Le Théâtre, en fait, c’était à la Maison de la Culture.
Quel bâtiment !
Majestueux !
Et le Hall avec un énorme lustre, moderne bien sûr, de la moquette partout et ailleurs du verre. Chic hein !

L’hôtesse de la télé me l’avait dit au téléphone, nous devions nous présenter au guichet pour retirer nos places.
Mais il y avait une de ces files...
Quel succès !

Je dis alors à mon mari ;
Écoute ça...

Elle cherche la lettre puis en lit un extrait.

"En tant que lauréats du grand concours "La Chance aux Vedettes" nous vous invitons à vous présenter aux guichets afin d’y retirer vos places".

Allons voir directement au guichet avec la lettre de la télé.

Et c’est donc en lauréat du grand concours que nous commençons à doubler toute la file.

-" Et vous, à la queue comme tous le monde",
me dit une espèce de rombière mal emplumée.
-" Excusez-nous madame", que je lui répond, "mais nous, nous sommes ... - lauréats - "

Vous auriez vu sa tête...

Mais là dessus un grand chevelu mal rasé commence à expliquer qu’il a aussi attendu, un barbu complètement chauve me traite de malhonnête.

Et voilà tous les autres qui commencent à s’en mêler et à faire un raffut de tous les diables ;

Elle mime les gens qui scandent

-"der-rière, der-rière, der-rière, der-rière".

Moi je les regardais avec mon regard méprisant.

Elle montre son regard méprisant

Non mais c’est vrai, on étaient tout de même lauréats.

Évidemment, tout ce vacarme a attiré l’attention de la direction.

Elle mime l’animateur

Un animateur, un petit jeune joufflu avec des lunettes et une cravate est alors arrivé.

-"Qu’est-ce que c’est que ce chahut ?"

Et bien cher monsieur, que je lui réponds, nous sommes les lauréats du grand concours la Chance aux Vedettes et nous venons retirer nos places pour le spectacle...

Elle recherche de nouveau la lettre de la TV pour y trouver le nom du spectacle parce qu’elle ne s’en souvient pas.

-" Ubu" de Monsieur Alfred Jarry par la "Expérimental company Hard-Théâtre"".

Là dessus tout le monde se met à rigoler.

Elle feint de s’adresser à une file imaginaire.

-"Mais qu’est-ce que vous avez à vous marrer ainsi, tas de jaloux !"

Elle imite l’animateur

-"Mais madame, ici c’est la file pour l’enregistrement de l’émission télé "Le jeu de l’amour" avec Jean-Pierre Pernod. "

Étonnée et déçue

-"L’émission télé "Le jeu de l’amour" avec Jean-Pierre Pernod !!!!?"

Elle imite l’animateur

-"Oui, pour Ubu c’est l’autre guichet, là bas. "

Un peu désappointée

L’émission télé "Le jeu de l’amour" avec Jean-Pierre Pernod.
On avait l’air bête.
Et quand je pense que Jean-Pierre Pernod était là ce soir.

En aparté :

Vous connaissez ?

Jean-Pierre Pernod ..., "Le jeu de l’amour".... ???
Mais si, c’est celui qui a une petite moustache, très élégant. Vous voyez l’émission où on pose des questions à des couples...

Elle reprend le cours de son récit.

Enfin dans notre malheur nous avons eut de la chance parce que dans la file pour le spectacle d’Ubu il n’y avait personne.

Normal, avec une concurrence comme Jean-Pierre Pernod et "Le jeu de l’amour".

Donc mon mari et moi on s’est retrouvés, tous les deux tous seuls, à faire la file pour ...

Elle recherche de nouveau la lettre de la TV pour y trouver le nom du spectacle parce qu’elle ne s’en souvient toujours pas.

-"Ubu de Monsieur Alfred Jarry par la "Expérimental company Hard-Théâtre"".

Pendant qu’on faisait la file à deux, soudain je vois une affiche : "Rétrospective R. Wagner".
Mais, je dis à mon mari, c’est un Wagner, et ça s’écrit exactement comme le Wagner qui est le marchand de légume de la rue basse dont un des cousins est artiste.
Il faudra que je lui demande s’il n’est pas parent avec ce R. Wagner de la rétrospective.

Mon mari, lui, il pensait que de toute façon n’importe quel enfant de moins de 6 ans pouvait faire de la peinture aussi bien que ce Wagner.

Et vous connaissez la meilleure ?

Quand j’en ai parlé à Monsieur. Wagner, de la rue basse, le marchand de légumes, ce qu’il m’a répondu ?

Ce R. Wagner, ce n’est pas un peintre, c’est un photographe et en plus encore un autre que celui dont on passait la rétrospective des films à la Maison de la culture.

C’est compliqué la culture, enfin c’est comme pour tout, faut s’y connaître.

À la fin, personne n’est venu, nous donner les tickets, sauf que l’animateur de tout à l’heure, le petit jeune joufflu avec des lunettes et une cravate, est arrivé et nous a dit que pour ...

Elle reprend le ton de citation utilisé précédemment

"Ubu de Monsieur Alfred Jarry par la "Expérimental company Hard-Théâtre"", comme ce n’était pas complet, il suffisait de montrer notre papier à l’entrée, vu que, à part nous, tous les autres spectateurs, c’était tous des abonnés.
Nous étions donc là, mon mari et moi, parmi tous ces "messieurs-dames", à attendre qu’on ouvre les portes.

Rien que des gens bien

Elle regarde le public, l’air finaude...

Vous n’avez jamais été dans une Maison de la Culture ? Ou au théâtre, quoi ?

Du beau linge....

Elle regarde le public un peu comme si elle le décrivait ; admirative

Rien que des professeurs, des avocats, des médecins, des notaires, des étudiants, rien que des gens qui ont fait des études...
Cultivés, quoi... !

Nous étions seulement une bonne trentaine de personnes pour ...

Elle reprend toujours le même ton de citation utilisé précédemment

"Ubu de Monsieur Alfred Jarry par la "Expérimental company Hard-Théâtre"".

Installons-nous tout près de la scène, au premier rang, on verra mieux.

Alors pendant que les autres rentraient à leur aise, avec mon mari, nous fonçons sur le premier rang pour ne pas se faire souffler les places de devant.

À l’aide de sa glacière en plastique comme siège elle mime son installation.

Nous nous asseyons et je dis à mon mari :

"Ici on est vraiment bien installé. On voit tout bien. "

Lui, tout ce qu’il trouve à me dire, c’est :

-"On verra surtout les pieds des acteurs".

Il n’est jamais content.

Et voilà qu’enfin les lumières s’éteignent et le spectacle commence.

Elle mime son impatience et son intérêt très vif pour le spectacle qui se transforme au fur et à mesure du déroulement imaginaire des premières scènes de la pièce en étonnement, puis en interrogation et enfin en incompréhension et en perplexité.

On ne peut pas dire que ce n’était pas un spectacle spécial.

Les comédiens étaient déguisés en légumes.

Et je n’ai pas tous compris parce que la ...

Elle reprend toujours le même ton de citation utilisé précédemment

"Expérimental company Hard-Théâtre"

Ce sont des anglais figurez-vous.

Il y avait deux bêtes pommes de terre qui s’adressaient à une carotte, puis une courgette et une tomate sont arrivées. Elles escortaient un grand poireau interprété par un beau brun.

Une vraie soupe !

Et tout en anglais...

Il y a des moments où on regarde sa montre pour voir le temps qui reste.
Franchement...

Attention, j’aime bien le théâtre, hein !

Mais carrément parfois c’est long, mais long.

Et là c’était le cas...

C’était long comme un chagrin d’amour !

Il n’y a pas que nous qui trouvions ça long.

Le pompier dans la salle aussi parce qu’à un moment il s’est appuyé sur le mur et a commencé complètement à décrocher.

Même chose pour le machiniste.
Ça en faisait déjà deux qui quasi roupillaient

Mais ce n’est pas cela le pire.
Après une demi-heure, voilà déjà mon mari qui commence à bâiller et à piquer du nez.

Lui, dès que ça devient intellectuel...

Et puis monsieur s’endort carrément.

Le problème avec mon mari c’est que quand il dort, il ronfle.

Au début ce n’était pas trop fort, comme ça :

Elle imite un petit ronflement.

Mais au fur et à mesure que le spectacle avançait, il a commencé à ronfler de plus en plus fort, comme ça :

Elle imite un gros ronflement.

Il fait de l’apnée
On en a déjà parlé au docteur, il ne le fait pas exprès et à part siffler, je ne peux rien y faire.

Mais je ne pouvais tout de même pas commencer à siffler au théâtre pour réveiller mon mari qui ronflait.

Qu’est-ce que les gens auraient pensé.
Et les acteurs ?
Ils auraient pu croire que c’était eux que je sifflais

Ça ne faisait pas trop bonne impression parce que, au premier rang...

Elle surveille les premiers rangs du public.

... les comédiens vous repèrent vite.

Faut filer droit.

Elle surveille les premiers rangs.

Moi, j’ai fait semblant que je ne le connaissais pas !
C’était la seule solution.

Mais j’étais gênée, mais gênée.

Tellement gênée que ça se voyait bien que je le connaissais quant même.

Surtout que le comédien qui était déguisé en courgette me regardait avec de plus en plus d’insistance.

Et cet ahuri qui ronflait de plus en plus fort avec des : "rrrrr" et des "grrrr".

Elle imite des ronflements de toutes sortes.

J’étais de plus en plus mal à l’aise.

Je voyais bien que la courgette, et puis la tomate aussi, ne croyaient pas à mon manège et que cela allait bientôt faire des salades.

En plus il y a des spectateurs qui ont commencé à faire des réflexions.

-"Silence !"

-"Mettez-lui de l’huile !"

-"Il est tombé sur un noeud"

Ce n’était plus possible de continuer ainsi.

Alors je me suis décidé à le réveiller.

C’est que ce n’est pas une mince affaire, parce que lui, quand il dort, il dort.

Elle mime qu’elle pince son mari

Je l’ai pincé un grand coup.

-"Au feu !" - qu’il crie, en se réveillant.

En aparté

On rigole de ça maintenant, mais sur le moment ça ne rigolait plus du tout. !

Elle reprend son récit

Parce que le pompier, lui aussi réveillé en sursaut, dans un réflexe professionnel, avait appuyé sur le bouton d’alarme.

Du coup un grand rideau métallique était descendu coupant la salle de la scène, la sonnerie d’alarme retentissait, l’éclairage s’est coupé et celui de secours se mettait en route et en moins de deux, la sirène des pompiers se faisait déjà entendre.

On est parvenu à se faufiler dans l’évacuation
grâce au bordel,
si vous me permettez l’expression.

Elle imite l’animateur et les différents personnages

Il y avait l’animateur,
le petit jeune joufflu avec des lunettes et une cravate,
qui courait tout excité,
avec à ses côtés un concombre du spectacle,
que personne n’avait encore vu sur la scène,
vert de rage, ... le concombre.
Plus les pompiers...

Elle imite l’animateur.

Et l’animateur criait tout énervé :
"Où est-ce qu’ils sont ? où est-ce qu’ils sont ?"

Heureusement à ce moment-là on s’était déjà glissé près de la sortie et lui il retournait vers la salle avec le concombre et les autres légumes qui entre temps étaient arrivés.

Mes amis....
Quelle ratatouille !


VI La sortie du théâtre

Le mieux au théâtre, là où c’est le plus théâtral, là où c’est à la fois le plus comique...

Elle marque une réflexion

... ou le plus dramatique,
c’est après la pièce, à la sortie.
Lorsque tous les gens qui ont vu le spectacle se retrouvent au bar.

Moi j’essuie les verres derrière le comptoir.

Je ne dis rien.
Je fais semblant de rien.

Avec Louis, - c’est celui qui tient le bar et qui s’occupe des petits travaux - on doit se retenir de rire.
Parfois on a du mal.

Faut voir comme ça cause et ça discute....

Pour chaque réplique, elle imite différents personnages qui ont assisté à un spectacle et qui à son issue émettent commentaires, éloges et critiques. Elle prend leur poses et attitudes.
Certains des caractères reviennent toujours de la même manière, comme un groupe qui débat du spectacle (Une naïve, un râleur, un (e) snob, un dragueur). Les autres personnages peuvent être tous différents.

Des spectateurs pêle-mêle :

-" Super !".
-" Putain la classe !".
-"D’enfer !"
-"Ça manque un peu de, un peu de, un peu de... "
-"C’était d’un drôle, mais d’un drôle, mais d’un drôle... "

Un groupe :

Une naïve : "J’ai bien aimé les costumes".
Un râleur : " M’ouais ! C’était pas mal".
Un (e) snob : "Waow ! C’était génial ".

Des spectateurs pêle-mêle :

-" Moi, j’ai trouvé ça très moyen".
-" Limite, mais alors limite, hein !"
-"C’est un peu comme, un peu comme, un peu comme... "
-"C’est du déjà vu".
-"Bof !"

Un groupe :

Une naïve : "J’ai bien aimé le décor".
Un râleur : "Ça manque de rythme".
Un (e) snob : "Mais ce n’est pas de la musique africaine, c’est du théâtre".
Un dragueur : "Vous n’avez-pas envie d’aller en discuter avec moi dans un bar ? "

Des spectateurs pêle-mêle :

-"Côté régie ça assure bien".
-"N’importe qui pourrait en faire autant".
-"Je trouve qu’il n’y avait pas assez de, de, de... "
-"Je connais quelqu’un qui connaît la copine du metteur en scène".
-"C’est des professionnels ?"

Un groupe :

Une naïve : " j’ai bien aimé la comédienne"".
Un (e) snob : " Quelle écriture !"
Un râleur : "C’est pas crédible, ce truc ".
Un dragueur : " Si vous préférez je vous invite au restaurant "

Des spectateurs pêle-mêle :

-" Quelle mémoire !"
-"C’est trop, c’est trop, c’est trop, c’est trop... ".
-" C’est difficile à définir".
-"Ex-tra-or-di-nai-re".
-" Putain quel bide".

Un groupe :

Une naïve : " j’ai bien aimé la mise en scène".
Un râleur : "Ringard de chez ringard ! "
Un (e) snob : "Dans ce genre de théâtre, il ne faut pas tout vouloir comprendre ".
Un dragueur : " On peut prendre le dernier verre chez moi. C’est comment votre prénom ? "

L’éclairage diminue en parallèle avec la diminution du volume de la voix de la comédienne.
De plus en plus faible et en s’éloignant, comme si elle sortait elle même du théâtre, elle quitte la scène en continuant d’imiter les commentaires de différents spectateurs :
Le dialogue final consiste en l’imitation du dialogue de deux spectateurs précis qui sortent du théâtre.

-"Il y a des longueurs".
-"Les effets sont très appuyés".
-"Trop !"
-"Parfois ça frôle la vulgarité".
-"C’est complètement manichéiste".
-"Manichéiste ?... Ce n’est pas "manichéen" qu’on dit ?"
-"On dit "manichéen" ?... Non... manichéiste. "
-"Non je vous assure, on dit manichéen, enfin l’usage... "
-"Vous croyez ? Et bien changeons l’usage, le français doit évoluer".
-"Une langue qui n’évolue pas est une langue morte".
-"Tiens il pleut".
-"C’est de saison".
-"Vous avez du feu ?"
-"Vous avez recommencé à fumer ?"
-"J’ai tenu trois semaines, mais je vais de nouveau arrêter".
-"Pour manichéen, vous êtes certain qu’on dit manichéen ?"
-"Vous me faites douter... Attendez... je n’en suis plus si certain. "

Sur les dernières répliques, elle se dirige, peu à peu vers les coulisses en imitant des spectateurs. La lumière est éteinte. Noir

FIN