Théâtre Croquemitaine

Un théâtre alternatif

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La créativité peut-elle être un vecteur de formation ?

lundi 25 août 2014, par RZ

Université Européenne des Mouvements Sociaux
Atelier du mercredi 20 août, 16h30
Animateur : Marcel Solbreux, Théâtre Croquemitaine, Belgique.
Contact : tcroquemitaine@gmail.com
24 participants, francophones et germanophones.

Après une brève présentation du Théâtre Croquemitaine, compagnie militante créée en 1975, Marcel annonce que l’atelier sera un temps de partage plus qu’un exposé magistral. Ce compte rendu est une synthèse des discussions, tous les participants y ont apporté leurs contributions.
L’atelier se déroule en quatre temps : présentation de chacun et de ses attentes, discussion sur le public visé et les moyens, observatoire collectif des actions créatives, création en sous-groupe.

Pour la création de nouvelles formes de militantisme, il n’y a pas de recettes, il est nécessaire de ré-inventer, de redécouvrir. Un tour de présentation des participants met en lumière la pluralité des expériences d’exercice de la créativité.

Les participants attendent de cet atelier des idées et outils à utiliser dans leurs réseaux militants. Se pose la question de la mise en scène de situations problématiques impliquant des institutions, le système politique dans sa globalité.
L’usage de la créativité dans les actions militantes est un outil pour toucher un public qui ne se sent pas concerné, qui n’assisterait pas à une conférence. Une autre dimension est celle du plaisir. L’humour et la satyre permettent le plaisir malgré la cruauté de ce qui est montré.

La créativité est une force dans les moments de crise, les nouvelles formes de manifestations sont un outil pour interroger les consciences, traiter des sujets politiques différemment dans le cadre de l’éducation populaire et aussi pour faire grandir les mouvements, mobiliser plus largement.

Le Théâtre de l’Opprimé, né au Brésil dans les années cinquante au sein de la compagnie d’Augusto Boal, consiste en plusieurs formes théâtrales. Ces différentes formes sont nés d’une volonté d’amorcer des débats, de susciter des prises de conscience, sans risquer sa vie, ou la prison, dans un contexte de dictature militaire.

- Le théâtre forum est une forme de theatre qui permet aux personnes vivant une situation d’oppression de la mettre en scène, puis de s’exercer à résoudre le conflit par une réitération et la participation du public qui est invité à monter sur scène pour proposer de nouvelles stratégies.

- Le théâtre invisible consiste à jouer dans l’espace public une situation emblématique d’un problème social sans dévoiler qu’il s’agit de comédiens. Un dispositif de comédiens disposés dans le public permettent de susciter des discussions puis de répercuter l’événement aux alentours pour toucher le plus grand nombre de personnes possible. Amener les passants à prendre position est un premier pas pour changement dans la société.

- Le théâtre image propose le tableau vivant d’une situation. Le but est de marquer les esprits de manière claire, d’offrir une représentation qui met en évidence l’injustice ou l’absurdité d’une situation.

Au delà de la forme théâtrale, la créativité peut s’exercer dans le militantisme par le chant, la réécriture des paroles sur des airs connus, par l’art plastique, par exemple pour accompagner une manifestation, la mystification à la manière des Yes Men. La liste est longue et on peut y inclure aussi les affiches et les tracts.

Quelle que soit la forme, le principe de la création collective est souvent privilégié. Cela suppose une connaissance commune du sujet traité. Dans tous les cas de figure le travail d’analyse et de recherche est fondamental, il faut trouver ce qui fera déclic, l’image interpellante. La clarté de l’image ou du slogan, la pertinence du scénario sont la clé pour susciter une prise de conscience.

La question du public : convaincu d’avance, contradicteur ou néophyte.
Pour le théâtre forum c’est clair : il s’adresse à un public convaincu, il ne s’agit pas de faire de la propagande mais bien de l’agitation. L’objectif est utilitariste, les opprimés sont la pour un entraînement et l’élaboration de nouvelles stratégies de lutte contre l’oppresseur, dans une situation bien définie comme une grève, un combat de paysans sans terre, etc.

Par la suite, la forme à pu être dévoyée, utilisée par les DRH pour aplanir une situation de conflit, en amenant les ouvriers a constater que le rôle du patron n’est pas facile...

Des compagnies continuent à pratiquer la forme d’origine. Cela implique d’accepter de réaliser de nombreuses heures de travail pour la création d’un spectacle qui ne sera joué qu’une fois, et pour un seul public, convaincu.
Dans notre monde marchand, la création de forum sur un thème large s’est développé, sur l’alcool, l’adolescence, etc. La compagnie crée un spectacle qui pourra être joué dans plusieurs contexte, et rentabilisé...

Même si le public est déjà convaincu, comme dans une manifestation, l’action créative est utile, pour le plaisir, pour s’entrainer à lutter. La participation du public est importante.

En ce qui concerne les publics non convaincus : on n’a plus le temps de parler, on vit dans un monde accéléré, un monde d’images. On ne doit plus penser qu’on peut aller chercher les gens avec des explications, des enseignements. Aujourd’hui il faut les toucher là où ça les intéresse.

Et du côté des militants ? La difficulté de s’investir différemment, de jouer un rôle est vite surmontée. C’est le premier pas qui coûte, le plaisir éprouvé dans une telle action nous porte.

Observatoire collectif des possibles de l’action militantes

  • La Compagnie Jolie Môme.
  • Les conférences gesticulées.
  • L’église de la très sainte consommation.
  • Bread and Puppets.
  • Distribution de tract en personnages, les corbeaux de l’austérité.
  • Action de Médecins du monde à Madrid sur la destruction des systèmes de protection sociale : les patients sortent de l’hôpital directement après l’opération, hagards, uniquement vêtus des blouses-tablier.
  • Action du syndicat CNE à Bruxelles sur les morts dans les accidents de travail : des centaines de lits disposes à la sortie de la gare, avec un militant dans chaque lit pour jouer le mort.
  • Matchs d’improvisation sur des thèmes lancés par le public.
  • Détournement de chansons connues.
  • Dans un lieu public, une chorale interprète sur un air connu une chanson sur les paradis fiscaux.
  • Le chef de la Scala de Milan fait reprendre par le public le chœur des esclaves
  • Les marches de la Bourse de Bruxelles inondées de mousse, et des balayeurs.
  • Brigade de clowns
  • Réveil des ministres (censés se lever très tôt).
  • Les Entarteurs (tarte à la crème dans la figure).
  • Les Déboulonneurs (démontage de panneaux publicitaires).
  • Les manifestations de droite, d’économistes libéraux, ...
  • Des femmes dansant sur les marchés, à la chute de Ben Ali en Tunisie, contre les tabous sur le corps des femmes.
  • Un tract en 1973 avec une allumette scotchée sur le papier et la phrase : "au Chili on vous la mettrait sous les ongles".
  • L’autocollant "Nuklear nein danke" a eu de nombreuses traductions et un succès international.
  • Couvrir toutes les statues de la ville de combinaisons antinucléaires, de masques à gaz, de masques anti-poussière, ...
  • Un banquier traine un esclave avec une chaîne.
  • The Yes Men save the world (exemple de mystification : un faux communiqué de presse appelle un démenti qui forcera notre victime à dévoiler ses vrais intentions en renonçant pour une fois à la langue de bois)

Flash-Mob ? Quelles expériences dans un cadre militant ?
Une danse dans le cadre de la mobilisation contre la violence faite aux femmes. Une danse surprise désarme les forces de l’ordre, par rapport au traditionnels protestataires. On peut distribuer sur place du matériel d’information, la vidéo peut s’utiliser à posteriori pour appuyer le message.

Il faut bien clarifier les objectifs et adapter les moyens. Un flash mob est un distrayant, excitant, mobilisateur mais ne va pas changer la donne, mais il permet d’attirer l’attention. Si on veut aller plus loin, faire passer les informations, cela demande plus de travail. L’étape suivante est d’engager les gens à agir, ce sont les missions de l’éducation populaire.

Nous finissons l’atelier sur une application concrète. Nous ferons usage de nos créativités au service d’une action militante.
Trois thèmes : Gaza, TAFTA, Dette Publique
Trois médias : théâtre image, tract, mystification
Une demi-heure de travail pour les trois sous-groupes qui exposeront le résultat de leur travail de création collective, et apporteront un regard critique sur le processus.

TAFTA - Théâtre image
Des personnes incarnant les entreprises transnationales (haut de forme, cigare, logos) harponnent les politiciens qui tiennent en main des souffleurs comme pour déblayer les trottoirs des feuilles mortes. Ces souffleries disloquent des rangées de personnes incarnant les services publics, la sécurité sociale, les normes sanitaires... (en rang avec chacun une syllabe par exemple une rangée de trois personnes HO PI TAL) Ces derniers tombent et roulent au sol, comme des feuilles mortes. Sur mes souffleurs est inscrit l’acronyme TAFTA, ou GMT, ou TTIP.

Gaza - Mystification / Image
John Kerry est interviewé à la radio, il annonce que les négociations ont avancé, le gouvernement israélien a accepté que dorénavant les colonies installées en territoires occupés paient un loyer à l’état palestinien.
L’image correspondante est celle d’un chèque géant, comme dans les jeux télévisés.

Gaza - Théâtre image - deux propositions
Deux rangées de personnes se font face, armées. Elles s’entretuent, au fur et à mesure, des personnes placées derrière chaque rangée les ressuscitent, les réarment, et ça continue sans fin.
Au centre des personnes négocient la paix. Autour d’autres personnes leur jettent des armes pur faire capoter les négociations.

Ce dernier groupe a voulu montrer qu’il y a des adeptes de la paix des deux côtés, que la paix est empêchée par des problèmes politiques, les lobbies de ceux qui s’enrichissent en temps de guerre. Les citoyens sont pris en otage par les intérêts financiers.
Au sein du grand groupe, certains ne partagent pas complètement cette analyse du conflit israélo-palestinien.

Commentaires sur la pratique en elle-même

La discussion file et l’image s’enrichit de nouvelles idées, tandis que d’autres passent à la trappe.

Certaines interventions font dévier l’idée initiale. Difficile de rester démocratique quand il reste deux minutes et qu’il faut s’accorder.

Le temps imparti était court, il y a d’autres idées à poursuivre, à pratiquer.
Aller à l’essentiel, suivre une seule idée peut être frustrant.

C’est ainsi que fonctionnent nos adversaires : dans une publicité le message est simple, on ne se perd pas dans la complexité de la situation.
Mais pour nous, la simplicité ne convient pas toujours.

Le discours doit être adapté au contexte. Les Zapatistes ont erré longtemps dans la jungle, avec un discours marxiste léniniste, puis ils ont commencé à écouter les indiens. le contenu et la forme de leur message à changé, ils sont aujourd’hui des dizaines de milliers.

Concernant la dynamique de groupe, quelles méthodes avons nous pour centrer le sujet, arriver au consensus ? Les recettes sont rares, et les appliquer ne garantit pas la réussite. L’écoute de chacun est importante, les recommandations de vertu et les techniques d’animation classiques (par exemple le brainstorming, le tour de table) sont une aide mais le monde n’est pas parfait, il y a toujours des rapports de force, parfois justifiés, parfois moins.