Théâtre Croquemitaine

Un théâtre alternatif

Accueil > ateliers > Saisons précédentes > Quitter la routine ! 2010 - 2011 > La solidarité n’est pas un vain mot

La solidarité n’est pas un vain mot

Réflexion en actes sur la violence et les comportements qui permettent de la comprendre et de la désamorcer

mardi 10 mai 2011, par Klara

A l’occasion de la semaine du respect et de la tolérance, le théâtre Croquemitaine a été invité à porter cette réflexion sur la scène. Une vingtaine de volontaires, de 14 à 17 ans, se sont proposés pour créer une scène qui inviterait les plus jeunes à réfléchir, en action, sur les mécanismes qui amènent la violence et les comportements qui permettent de la déjouer.
Compte-rendu des deux animatrices...

Un forum en même pas deux jours, je n’y aurais jamais crû. Déjà, parce que le forum implique un travail d’analyse et de réflexion en amont extrêmement précis. Ensuite, parce que créer une scène dans laquelle les conflits sont clairs, mais qui laissent malgré tout entrevoir aux spect-acteurs les failles et possibilités de changement, est d’une grande difficulté à laquelle même les comédiens aguerris continuent de se heurter. Montrer une situation familière, qui parle à la fois à ceux qui l’ont créée et à ceux qui vont la voir, à laquelle on peut s’identifier, dans laquelle le public se reconnaît assez profondément pour avoir envie de monter sur scène avec ses tripes et ses arguments pour renverser le cours de l’histoire. Et cela, en laissant toute liberté de proposition, sans vouloir diriger le spect-acteur, en l’accompagnant simplement dans toutes ses tentatives.
Mais les jeunes ont été à la hauteur. En deux groupes de 4 et 5, ils ont construit ensemble ce à quoi ressemblait leur violence quotidienne. L’histoire à laquelle ils sont parvenus était riche, car complexe, comme elle l’est toujours dans la vraie vie.

Tout commence avec l’entrée d’une jeune fille, exclue parce qu’elle ne correspond pas tout à fait aux critères d’exigence en cours dans notre société. Suit une bande de jeunes, qui l’appellent avec dédain « la paumée ». Sans même le vouloir consciemment, nos apprentis comédiens ont
senti et mis en valeur les rapports de force qui régissent de façon quasi naturelle les rapports au sein de tous les groupes d’individus : ensemble mais incapables de s’écouter, de s’accorder une réelle attention, loin d’un respect véritable, le plus petit nombre domine par l’autorité et joue sur la peur que chacun a d’être également exclu ; on note la soumission volontaire des autres, qui malgré la conscience de l’injustice et de l’humiliation sont écrasés et incapables de réagir.
Trois autres arrivent, visiblement remontés : ils ont été dénoncés par les chouchous pour absence injustifiée, ils se sentent stigmatisés par le professeur qui, on le comprend, a l’air d’avoir une dent contre eux : pas les seuls à avoir séché, mais les seuls à être privés de leur mercredi... Nous reconnaissons ici les traditionnels perturbateurs, les coupables idéals que l‘on retrouve dans toutes les classes, furieux et blessés de n’avoir pas été soutenus par les autres. Pourtant, tout le monde n’est pas resté sans voix : seule a avoir osé prendre la parole, la jeune fille a dénoncé l’injustice dont étaient victimes ceux qui la plupart du temps se moquent d’elle... Par cet acte, elle a forcé leur respect et une nouvelle amitié naît sous nos yeux, sous le signe de la solidarité.
Dans le dernier acte entrent les deux « cafteurs ». Notre « paumée », qui décidément a le courage de ses opinions, se fait remettre sèchement à sa place lorsqu’elle demande les causes de cette dénonciation. L’un des deux, sentant la tension monter, s’enfuit lâchement en abandonnant son copain. C’est la goutte d’eau, à la colère et à la frustration s’ajoute l’indignation suscitée par l’humiliation de leur nouvelle alliée. Notre “chouchou” se fait racketer sa montre, doublement puni pour sa délation et sa méchanceté.

Cette scène se finit mal. Dans la vie, c’est souvent le cas. Plusieurs personnages sont en souffrance, et les victimes d’une scène deviennent les bourreaux d’une autre. Les circonstances nous façonnent, nous devons façonner les circonstances. Les jeunes l’ont bien senti, et l’occasion de pouvoir rejouer l’histoire a semblé les stimuler : beaucoup sont montés sur scène pour improviser. Ceux qui ont tenté la force ou la violence se sont à nouveau heurtés à la violence, et ont dû se tourner vers d’autres façons de se comporter. Faire appel à la raison, à la compassion, créer des alliances solidaires, faire preuve de tolérance et de compréhension. “Les méchants sont aussi des gentils, et les gentils sont aussi des méchants”, en a conclu un môme, avec une sagesse et une simplicité dont on voudrait bien voir les adultes s’inspirer !

Au-delà des représentations, je suis particulièrement heureuse d’avoir vu l’évolution du groupe créateur de la scène.
Au début plutôt inhibés, timides et coincés dans leurs corps, comme on l’est particulièrement à cet âge-là ! Toujours, cela me saute au visage, de voir à quel point nous sommes déconnectés de nos muscles, de nos os, de nos articulations. A quel point nous en sommes inconscients, comme notre corps nous fait honte, au lieu de l’aimer tel qu’il est et d’en faire un allié. Mais rien n’est perdu, bien au contraire. Encore une fois, « le théâtre » ouvre un infini de possibles. Le premier jour, incapables de se concentrer, sans cesse dans le jugement de soi et des autres, sans cesse dans le dénigrement de ce que l’on crée. On se cache derrière un rire nerveux pour masquer la gêne et la crainte de se livrer. On se raidit dans ces corps quotidiens, ce corps que l’on prend pour aller à l’école, pour se fondre dans la masse. Pour être comme il faut. Ne pas dénoter. Ne pas être bizarre. Ne pas déroger à la norme. J’ai vu, peu à peu, mes jeunes compagnons commencer à se transformer. A s’oublier. A se rendre disponibles, aux autres, à soi. A croire en ce qu’ils faisaient. A y aller, vraiment, de la pointe des cheveux jusqu’aux orteils, par brefs instants, ici et maintenant.

Ces 4 jours, intenses, me trouvent vidée, mais confiante. Confirmée une fois de plus dans cette conviction que l’essentiel n’est jamais loin. Même s’il est profondément enfoui à l’intérieur de nous, dissimulé sous les couches que le monde nous impose au fur et à mesure que nous grandissons, l’enfant est toujours là. Cet être spontané, de grandes joies et de colères terribles, de douleurs tragiques, qui ne prend rien au sérieux mais se jette dans l’instant de tout son être, est notre plus grand allié. Que de grandes choses nous pourrions accomplir ensemble si on nous en laissait le temps…
Merci à Margaux, Mégane, Athénaïs, Fanny, Solène, Eva et Eva, Renan, Manohé, Florian, et Igor

Avec Charles, Christophe, Florentin, François, Kenza, Matilde, Rodrigue et Zohra, nous avons eu la chance de travailler un jour de plus, et deux d’entre eux pratiquaient l’improvisation.
Un groupe bien soudé et qui en voulait. Après quelques jeux, le rire aidant, chacun, chacune s’est délié et s’est jeté à fond dans l’aventure. Nous avons d’abord créé des tableaux sur les violences dans la petite enfance, dans la famille, à l’école, à l’âge adulte dans les rapports Homme/Femme. Deux à deux, ils se sont questionnés sur les violences subies par eux ou d’autres. Chaque duo a présenté le résultat de ces interviews, l’un présentant, l’autre mimant.
Et très vite, nous avons mis en scène les situations retenues par tous. En deux jours et demi, nous avons créé un spectacle d’une vingtaine de minutes qui a surpris, provoqué beaucoup de rires et suscité beaucoup d’interventions du public vers la scène.

Premier tableau :
Kenza prépare le repas, l’air abattu. Florentin,enfant de 6 ans, joue avec des petites voitures. Arrive Rodrigue, le mari. Kenza sursaute, il s’approche et renifle l’odeur. Il l’humilie, l’injurie et finit par la gifler avant de sortir. La mère passe sa colère sur l’enfant,l’humilie, l’injurie, lui donne une gifle et dit “On aurait mieux fait de prendre un chien !”
Deuxième tableau :
Dix ans plus tard, Florentin, élève de 16 ans, est traité comme un chien par le prof de Math qui incite les élèves à l’humilier. Florentin et Rodrigue en viennent aux coups, une belle bagarre ( jouée au ralenti) interrompue d’une main ferme par François, le professeur qui sort Florentin de la classe. Une seule élève, Matilde, prend la défense de Florentin et récolte une retenue.
Troisième tableau :
Six ans plus tard, on retrouve Matilde, Florentin et leur petite fille Zohra. La mère et la fille mangent à table, le père suit le match à la télé, volume à fond et crie à sa femme qu’elle lui apporte une bière. La mère gronde sa fille qui fait trop de bruit en mangeant. La petite finit par laisser tomber un petit morceau de viande. La mère se met en colère et injurie sa fille.
Elle dit au père “On aurait mieux fait de prendre un chien !” Florentin pète les plombs en entendant ces mots et frappe sa femme.
Quatrième tableau :
Dans un parc, au printemps, Cupidon repère un jeune couple et lance sa flèche. Elle touche le coeur de Zohra et Charles. Zhora confie à Charles qu’elle n’a pas confiance, qu’elle a peur de subir le même sort que sa mère. Charles la rassure en promettant de ne jamais devenir violent.
Cinquième et dernier tableau :
Zhora enceinte fait la cuisine. Charles rentre, lui dit bonjour et renifle l’odeur au dessus de la casserole. Manifestement, il n’aime pas mais ne dit rien, va s’asseoir et demande si elle a acheté de la bière. Zhora répond qu’elle est désolée, elle a oublié...
La suite chacun l’imagine.

Voir galerie complète des photos sur :
https://picasaweb.google.com/croquemitaine1/TheatreForumALAtheneeCampinTournaiDu28Au29Avril2011?authkey=Gv1sRgCK3zmvWh2fa63QE#5603222743161535394