Théâtre Croquemitaine

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Le retour du temps des cerises.

dimanche 19 juin 2011, par MS

Il est promis aux jeunes une vie plus difficile que celle de leurs parents. Tout est là pour assombrir leurs perspectives : dégradations environnementales majeures, voir irréversibles, pénurie des matières premières, migrations, crispassions sécuritaires de la vielle Europe, précarisation des faibles, exclusion des plus fragiles, et la guerre, toujours la dernière. Le jeune vendeur Tunisien, Mohamed Bouazizi, qui s’est immolé par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid après s’être fait confisquer sa marchandise par la police, a peut-être posé le point qui clôture un chapitre de l’Histoire. Alors qu’hier tout était bloqué, sans issue, la jeunesse se lève et crie “Arrêtez de tuer nos rêves et notre avenir !” Voilà que les murs tombent : un future est à nouveau possible. Deux mondes s’affrontent, l’un occupé à mourir, l’autre à naître. Pourvu que le vieux n’étouffe pas dans les convulsions de son agonie le nouveau qui peine à accoucher.

Le cerisier est un arbre difficile. Lors de sa floraison précoce, il ne faut pas que les pluies soient trop fortes, elles abîment les fleurs. Ni qu’il gèle trop tardivement, sinon tout espoir de récolte s’effondre. Et puis, il y a les années à cerises, comme il y a les années à prunes, ou à poires, allez savoir pourquoi. Si l’année est bonne, “au temps des cerises”, il faut se hâter de les goûter avant que les étourneaux ne les pillent. Enfin, il arrive que plusieurs bonnes années “à cerises” se succèdent. La nature est curieuse.

Trois mois se sont écoulés depuis la parution du dernier N° d’Objectif Lune, et durant ce moment, le monde a commencé à changer. En décembre 2010, on parlait à peine de vagues manifestations en Tunisie. Trois mois plus tard le monde arabe est sens dessus dessous. Les appels de la jeunesse et les mouvements populaires sont venus à bout de deux dictatures qui, il n’y a pas très longtemps, semblaient encore inébranlables. Il a suffit que “la rue” cesse d’accepter de reconnaître un pouvoir unanimement déconsidéré pour qu’il s’effondre. Ces victoires ont donné confiance aux insurgés, les chutes des tyrans ne sont que le point de départ de dynamiques révolutionnaires. A cette heure, elles peuvent encore prendre toutes les directions. L’effet de surprise passé, l’épisode du verrou libyen démontre que ce mouvement, maintenant généralisé, doit aussi compter, comme dans toute révolution, avec la répression et “l’intervention étrangère”. La France, l’Angleterre, et même la Belgique, qui s’étaient bien accommodés des Ben Ali, Moubarak et autre Kadhafi, se réveillent soudain solidaires des insurgés et se portent aux secours de la révolution libyenne. On croit rêver ! En temps de guerre, encore bien plus qu’en temps de paix, les médias sont la propagandastaffel de leurs propriétaires et de leurs amis. Soyons sérieux, les puissances qui interviennent en Libye n’aiment ni les révolutions, ni les insurgés. Les droits de l’Homme, la compassion pour les victimes, n’ont jamais été pour eux qu’un masque recouvrant leurs intérêts.

Chacun le sait, il y va du pétrole, le sang de notre économie.

Il y a trois mois, personne non plus n’imaginait la catastrophe nucléaire de Fukushima. A présent, la sinistre démonstration est définitivement faite que le nucléaire est un danger mortel pour l’humanité, actuelle et future. Même dans un pays technologiquement développé, même lorsque les apprentis sorciers affirment ; “on a tout prévu”. …en l’occurrence arroser d’eau l’inextinguible réaction nucléaire, comme des sales gamins qui espèrent éteindre l’incendie de forêt qu’ils viennent de provoquer en pissant sur le feu. Et puis, nous dit-on, on mettra une bâche au-dessus de tout ça. Quelle ingéniosité ! On en reste consterné ! Mais que ne ferait-on pour abreuver nos économies de l’énergie dont elles sont assoiffées. Les profits générés valent bien quelques sacrifices. Au delà de la question de l’énergie, le pétrole et l’atome (qui ont justifié tous les cyniques “aveuglements” de ces dernières décennies), enjeux cruciaux pour le système capitaliste, ces deux évènements, de nature totalement différentes, sont pourtant liés. Le printemps arabe et la catastrophe de Fukushima figurent ensemble le début de la fin d’un monde et d’un modèle et le commencement d’un autre. Aujourd’hui rien ne garantit que cette fin et ce commencement soit mené à leur terme dans un sens favorable. Le vieux monde se crispe et peut devenir dangereux, méchant. Le premier réflexe des gouvernants européens a été d’inspirer la peur en invoquant les flots de réfugiés qui risquaient de débarquer chez nous, ensuite ce fût cet impérialisme avec un faux nez “humanitaire”. Le monde à naître est mal assuré, encore faible , peut s’égarer dans toutes sortes d’impasses et retomber dans des ornières pires que celles d’où il tente de se sortir. La religion, mais pas seulement l’islam, aussi, et peut-être bien plus, la religion consumériste à l’occidental, sont les deux principaux écueils à éviter. La combinaison de ces deux mouvements connaîtra des paliers, des pauses, des reculs, et des détours qui nous surprendront. Mais assurément, et inconsciemment chacun le pressent, l’Histoire se remet en marche.