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Manifeste contre les étiquettes

vendredi 27 avril 2012, par Klara

Nous sommes tous uniques, et les personnes « handicapées » ne font pas exception. C’est une erreur extrêmement courante que de considérer les « handicapés » comme faisant partie d’un groupe homogène, dont chaque membre posséderait les mêmes capacités et les mêmes difficultés.

En réalité, chacun.e possède ses propres aptitudes. Certain.es parlent et ont énormément de vocabulaire, là où d’autres semblent tout comprendre de leur regard mais ne s’expriment pas avec des mots. Certain.es possèdent une imagination délirante et une capacité de proposition et d’initiative, là où d’autres se sentent incapables d’initier quoi que ce soit. Comme tout le monde. « Se sentent », parce que se jugent inaptes, alors qu’à l’extérieur on ne doute pas une seconde des capacités de la personne.

Tout dépend du milieu dans lequel les personnes ont évolué. Certaines personnes handicapées sont considérées depuis leur naissance comme un fardeau. D’autres comme des êtres si fragiles qu’il faut les mettre sous cloche et les préserver de tout contact avec le reste du monde, supposé trop violent.

Pour beaucoup, on les considère comme incapables d’un grand nombre de choses, allant de l’autonomie au quotidien à l’expression de sentiments complexes, de capacités artistiques, de facultés de compréhension et d’apprentissage.

Le handicap finit par devenir une étiquette beaucoup plus handicapante que le handicap réel. Les activités qu’on leur réserve sont hélas souvent d’une pauvreté affligeante. Dans beaucoup d’institutions, on « garde » les handicapés en les mettant devant la télé. Tous les jours, parfois jusqu’à la fin de leur vie. On se comporte avec eux comme avec de petits enfants, quand certain.es ont l’âge d’être nos grands parents. Dans des environnements si peu stimulants, il n’est pas étonnant que leurs facultés ne s’étoffent pas, voire régressent. N’importe quel être humain, à qui on empêcherait tout contact social, ou auquel on ferait relier des cahiers toute la journée comme cela se fait dans de nombreux ateliers protégés, se renfermerait sur lui-même.

J’ai énormément appris au contact de ces personnes. Comme de toutes les personnes avec qui j’ai le plaisir de mener un travail théâtral. Je suis bouleversée de cette sensation de trop peu. De gâchis. Si notre regard n’était pas si centré sur la norme, la crainte d’en déborder, les jugements des autres, notre obsession de ne pas faire de vagues, tout serait évidement différent. Mais dans le cas de ces personnes particulièrement, la masse de changements à accomplir me semble immense.

Le travail théâtral est un excellent moyen de s’en rendre compte. Stimuler les sens, la mémoire, la concentration, développer l’expression des sentiments, c’est prendre conscience assez rapidement que la plupart des personnes sont capables de bien plus que ce qu’on le suppose au départ.

Une des premières choses qui m’avait frappé, c’était de voir comment certaines des personnes exprimaient leur affection, leur joie, leur tristesse. Avec authenticité. Aujourd’hui, je me dis que notre “normalité” nous a coûté le prix de notre spontanéité. Que nous avons dû sacrifier notre immédiateté, et la puissance de nos sentiments au prix d’une intégration sociale qui nous fait nous sentir orphelins. Cette force de l’émotion, cette forme de liberté aussi sublime que dévastatrice, notre monde ne la concède qu’aux enfants, aux fous et aux handicapés. Les qualités les plus émancipatrices chez l’individu sont assimilées aux catégories les plus fragiles. Transformant ces qualités en des défauts qui doivent passer avec le temps, ou nous condamner à vivre dedans les murs. Loin des regards rigides, mais envieux, de nous autres sains d’esprit...