Théâtre Croquemitaine

Un théâtre alternatif

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Out of Africa...

dimanche 7 septembre 2008, par RC

Out of Africa !

Je rentre au bercail après 6 semaines au Burkina Faso, du 17 juillet au 27 août 2008.
J’ai passé les trois premières semaines à Ouagadougou avec quatre jeunes femmes dans le cadre d’un projet d’échange Nord-Sud organisé par l’ONG Quinoa.

Il s’agissait de participer à la création d’un spectacle avec la troupe Marbayssa. Cette création collective -bâtie à partir d’une situation concrète insatisfaisante et à déterminer avec la troupe sur place- devait être jouée pendant la troisième semaine autour de Ouagadougou.

Voici ce que je savais de la troupe avant de partir.
« La troupe de théâtre Marbayassa, basée à Ouagadougou, a été fondée en 1995 par trois comédiens ayant accumulé des années d’expérience au sein de l’ATB. Composée aujourd’hui d’une dizaine de jeunes comédiens, la troupe s’inspire des réalités culturelles de la société burkinabé en privilégiant la participation active du public à l’évènement théâtral (techniques du théâtre-forum). Les thèmes choisis s’inspirent des problèmes concrets au Burkina afin de susciter la prise de conscience et stimuler la recherche de solutions (l’excision, le sida, l’autosuffisance alimentaire, la condition de la femme, etc.). »

Programme alléchant ! D’autant que j’arrivais avec l’expérience de mon précédent voyage en janvier 2008. Je gardais des souvenirs lumineux de l’accueil, des belles rencontres, au pays du chaud, de « la parole facile », du rythme, du toucher. Bien sûr, il y avait aussi la poussière, les immondices partout, la misère et la saleté, les odeurs parfois difficilement respirables, mais au-delà il y avait surtout le sourire, la gentillesse, le regard bienveillant des habitants du pays des hommes intègres.

Mais la réalité m’a vite fait déchanter. Pour les lecteurs intéressés par les détails de cette aventure, vous trouverez bientôt le récit détaillé de mon séjour chez les Marbayssa sur notre site. Sachez seulement que ce ne fut pas facile. Horaire surchargé de 7h30 à 19h30 avec une pause de 13 à 15h30. Horaire strictement défini mais si vous arrivez à l’heure, vous attendez les autres. Nombreuses heures d’attente dans la cour du lycée qui met à notre disposition une salle de classe et les toilettes réservées aux professeurs. Par contre, jamais le temps de flâner dans les ruelles et rues de Ouaga. Le travail peut commencer ou reprendre à tout moment.

Le metteur en scène Hubert prépare en même temps une tournée en France pour septembre, dirige les répétitions du spectacle qui y sera joué, exerce aussi son métier de fonctionnaire pendant la journée, en même temps qu’il prépare la petite tournée de notre création en cours.
Hubert et son associé Issa sont très complémentaires.
Hubert, grand, fort, crie la plupart du temps. Quand il appelle quelqu’un, il hurle comme il le fait avec son chien, Ben. « C’est sa façon d’être » disent mes compagnes de voyage, il ne faut pas s’en formaliser, question de différence culturelle. Elle aura bon dos la différence culturelle durant ce séjour chez les Marbayssa. Issa au contraire parle presque tout bas, très poliment, il sourit toujours ou presque, petit et mince, il ressemble plus à un asiatique. Par contre, je m’en rendrai très vite compte, il supporte aussi mal les critiques qu’Hubert et trouve, aussi bien que lui, des justifications à tous les manquements que je souligne.

C’est Hubert le grand chef, il arrive au lycée entre 17 et 18H. Il s’assied près de la porte, envoie le gardien lui acheter un coca, achète des arachides à une fillette.
Il jette quelques regards sur la scène et jette aussi, autour de lui, les cosses d’arachides. Chaque soir, nous nettoyons la salle à tour de rôle, pas lui évidemment.

Je suis désignée, avec Léon, pour la coordination artistique. Léon et Jules, deux bons comédiens, et les plus anciens, font leur apprentissage du métier d’ « animateur-formateur-metteur en scène ». Jules a pris en charge le travail avec le groupe Quinoa de l’année dernière, cette fois, c’est au tour de Léon. Il se montre très consciencieux, c’est un travailleur infatigable tiraillé entre les exigences de son chef, la difficulté de gérer le fonctionnement du groupe, d’assurer l’animation ainsi que l’apprentissage des techniques et de prendre des décisions de metteur en scène. Nous passons de nombreuses heures à travailler des thèmes, des images, des esquisses de scénario qui ne seront pas retenus.
Quant à moi, j’essaie de transmettre mes techniques dans les quelques heures qui me sont données. Jamais Hubert ou Issa ne m’ont dit un mot sur mon travail. Une fois, Issa amorce la conversation avec une question polie sur le Théâtre Croquemitaine. Il écoute ma réponse brève et parle tout de suite d’autre chose.

Nous mangeons sur place. Le petit déjeuner, une demi baguette par personne avec margarine ou confiture et un nescafé, est apporté par les comédiens ou comédiennes. Vers midi et demi arrive le repas de midi transporté à mobylette par la cuisinière accompagnée d’une jeune femme. Gare aux mouches !
Le premier soir, mes dents ont croqué quelque chose de dur dans le riz, c’était une dent ! Ce n’était pas une des miennes. J’ai bien vérifié : toutes celles qui me restaient au départ y étaient toujours. Le soir, nous mangions dans la cour d’Hubert. Gare aux moustiques ! Tour de rôle pour les vaisselles. Mention spéciale aux comédiens de Marbayssa qui n’ont jamais rechigné devant les tâches ménagères ! Je ne parle pas de leurs chefs.

C’est avec les cinq comédiens que nous avons eu les meilleures relations. Bavardages, conversations plus sérieuses sur leur façon d’appréhender la vie, récits, chansons.
La plupart du temps, les trois jeunes femmes de la troupe parlaient entre elles en Moré et nous englobaient rarement dans leurs conversations. Très coquettes, toutes les trois, fausses tresses ou faux cheveux, faux ongles pour une, maquillage pour toutes. Elles ont le portable à portée de main et se déplacent à mobylette.
Finalement, le spectacle d’une quarantaine de minutes sera réellement monté en deux jours. Le thème est enfin choisi : l’installation d’une pompe à eau dans un village grâce à l’argent apporté par une ONG et la mauvaise gestion de la pompe par les responsables politiques et les habitants du village. Si le choix a tellement tardé, c’est parce que nous ne savions pas encore dans quels villages le spectacle serait joué (à cause de problèmes d’autorisation) et qu’il fallait que la situation colle à la réalité. Nous donnerons 6 représentations dont 2 dans la cour du lycée. Nous logerons deux nuits à Kongoussi, village de la province du Bam où nous donnerons trois représentations, à une centaine de kilomètres au nord de Ouaga.

En Moré, Kongoussi signifie lieu où il est impossible de dormir tellement c’est infesté de moustiques. C’est dans ce lieu, par ailleurs très beau, que j’ai dû attraper le paludisme. J’avais bien entendu emporté ma moustiquaire « imbibée de répulsif » comme recommandé par l’ONG avant le départ mais impossible de l’accrocher dans cette salle de lycée où nous dormions ensemble, les sept filles. Je prenais également chaque jour mon médicament anti-palu mais les conditions de vie ont été plus fortes que lui. Il faut dire aussi que j’ai attrapé une sacrée gastro-entérite due à la nourriture, gastro qui a entraîné une déshydratation et s’est compliquée de la présence d’amibes dans mon abdomen.

Le lendemain de la dernière représentation, je me suis rendue à la clinique « Les Flamboyants ». Le médecin qui m’a examinée m’a fait hospitaliser sur le champ. J’en suis ressortie vivante le cinquième jour grâce aux perfusions de glucose, d’antibiotiques et de quinine, jours et nuits, nourrie par un cuisinier qui venait me demander ce que je voulais manger, soignée par une super équipe d’infirmiers, d’infirmières, de stagiaires tous plus gentils les uns que les autres.
Le bonheur après ces durs moments de vie de troupe !

J’ai pu continuer le voyage, fatiguée, amaigrie mais requinquée et pleine de reconnaissance envers le personnel soignant. Je retrouvais le pays des hommes (et des femmes) intègres et bons.

Quelques jours au sud à Bobo où je retrouve mes compagnes de voyage. C’est vert et aéré Bobo, on y respire mieux qu’à Ouaga, la musique est partout.
Ensuite cap sur Goumogo, enfin ! La piste de 7 km qui relie Goumogo à Thyou se transforme en mare, il faut passer sur le côté entre les arbres en espérant ne pas s’embourber. Nous arrivons juste avant la nuit.

Mohamed, Jean et Boukari de la troupe « Les Super Etoiles » [1]. nous attendent. Ils ont nettoyé la maison.
Nous resterons cinq jours au village. Ce n’est pas la bonne saison pour faire du théâtre. Trop de travail dans les champs et plusieurs membres de la troupe sont partis, certains travaillent en Côte d’Ivoire, d’autres suivent une formation à Koudougou. Les hommes présents parviennent quand même à travailler avec moi quelques heures par jour. Nous montons un court spectacle à partir d’une scène qu’ils ont travaillé entre eux. C’est une histoire qui leur a été racontée.
Cela se passe sur un marché autour de l’étal d’un boucher qui fait griller les morceaux de la chèvre qu’il vient d’égorger. Un passant tourne autour de l’odeur de la viande, la renifle tant qu’il peut, passe le morceau de pain qu’il grignote au-dessus de la fumée pour qu’il s’imprègne de l’odeur de la viande. Le boucher se fâche et chasse le renifleur qui revient à la charge. Ils en viennent aux mains et sont arrêtés par le serviteur du chef. Ils comparaissent devant le chef. Le chef écoute la plainte du boucher et les explications du renifleur. Il exige que le renifleur donne un billet de 1000 francs CFA. Dépité, le renifleur sort le billet de sa poche, le serviteur du chef s’en empare. Il le fait respirer longuement au boucher et le rend ensuite au renifleur soulagé.
Petite histoire édifiante qui en dit long sur la débrouille quotidienne, le manque de nourriture, le manque d’argent, la lutte pour la survie. Une chanson, créée par Mohammed, accompagnée musicalement par le groupe, introduit le spectacle et des danses traditionnelles en marquent la fin.
Dès le lendemain de notre arrivée, les femmes sont venues nous saluer, contentes de me revoir et de faire la connaissance de mes compagnes de voyage. Mais tout de suite elles me font comprendre que ce sera difficile de faire du théâtre pendant cette saison de travail communautaire dans les champs.

En effet, nous parvenons à nous réunir quelques heures mais jamais toutes ensemble. Plusieurs femmes, qui avaient participé au travail de janvier [2], ne sont pas là ou ne pourront se libérer que très peu de temps.
Nous essayons avec les femmes présentes de retravailler les scènes créées en janvier mais malgré leur bonne volonté nous n’y arrivons pas.

Par contre, nous passons de bons moments, en répétition tous ensemble, hommes et femmes. Jean traduit ce que je veux dire aux femmes car mes traductrices de janvier manquent à l’appel. Les femmes assistent aux répétitions des hommes et s’amusent beaucoup. Depuis janvier, plusieurs ventres se sont arrondis et un nouveau bébé est arrivé.
La situation des femmes ne s’est pas améliorée. Elles vivent sur la fin des réserves de la dernière récolte qui a été mauvaise. Elles mangent avec appétit tout ce que nous leur proposons lors de la fête du dernier soir et les enfants réclament leur part. Pas facile, nous sommes pauvres, nous avons faim me dit Awa. La petite Ritanata accrochée dans son dos, cherche de ses grands yeux tout ce qui peut se manger ou se boire. Chaque fois qu’Awa a bu du café dans notre cour, la petite a crié pour réclamer sa part de café sucré.

Rien de commun entre les femmes de Goumogo et les comédiennes de Marbayssa, comme si elles vivaient à des années lumières les unes des autres. Si, un point commun : la fierté. Chez les comédiennes, ce souci de soi m’est apparu comme le besoin de correspondre à une fausse image de citadine émancipée.
Chez les femmes de Goumogo, se draper dans un beau pagne, porter des bijoux, prendre soin de soi, c’est une forme de dignité, une façon de lutter contre la pauvreté.
J’ai eu l’impression de communiquer vraiment avec elles, avec quelques paroles, le langage des yeux, les gestes. Je n’ai ressenti ni jalousie, ni envie, ni mépris seulement une grande tendresse. J’espère retourner à Goumogo pendant une des prochaines saisons sèches.

Mon voyage s’est terminé à Ouaga. Avec les associations V4-Voie d’échange culturelle, artistique et touristique- et African Art Expression, nous avons jeté les bases de notre prochaine collaboration : regrouper les graphistes de et les Supers Etoiles dans un spectacle et organiser une tournée dans différents sites de Ouaga.


[1La troupe des « Supers Etoiles » était déjà constituée avant notre premier voyage en janvier 2008 et avait participé à un court stage de théâtre. Ils sont une dizaine et ont créé avec Marcel Solbreux, un spectacle visuel et musical, avec danses et jeux de masques sur le thème de la sècheresse

[2Le groupe des femmes s’est vraiment constitué pendant notre séjour de janvier avec désignation d’une présidente, d’une vice-présidente, d’une secrétaire…C’était leur premier spectacle. Nous l’avons réalisé en plus ou moins vingt-quatre heures à raison de trois heures de « travail » par jour avec une vingtaine de femmes du village. Nous avons présenté cinq scènes de vie, les sujets choisis par le groupe : non à l’excision, l’école pour les filles, le refus du mariage forcé, la piqûre contraceptive, la révolte des jeunes filles contre leur mère et les traditions. Une danse d’accueil ouvre le spectacle et chaque scène se termine par une courte danse ou une chanson.