Théâtre Croquemitaine

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Des mots qui claquent, des mots qui lient, des mots qui résonnent, des mots qui dénoncent

Le théâtre-action en alpha

mercredi 12 février 2020

Alain, Rita, Perrine, Linda, Nathalie, Luc et les autres, membres de la Troupe du Préau, ont accepté de nous accueillir dans leur espace, pour nous en dire plus sur leur démarche, sur le processus qui recouvre les ateliers de théâtre-action. Cette analyse nous plongera dans leur univers pour nous montrer comment l’expression artistique nourrit le processus d’alphabétisation, autant qu’elle le fait vivre par la vigueur des mots qui lèvent le voile sur l’oublié, l’injuste et l’inacceptable.

À la Maison du Préau

Jeudi, 9h30, l’heure de l’atelier de théâtre-action, à la Cité du Préau, à Bernissart.
Christelle, Linda et Perrine arrivent les premières. Elles ont leurs habitudes. Quand l’une prépare le café pour la Troupe, l’autre reste à l’entrée et tape la causette avec l’ouvrier communal, en grillant une cigarette.
Quand toute l’équipe est au complet, l’atelier commence. La séance débute sans signe explicite. Tout semble couler de source. Un tour de table est réalisé. Chacun dit ce qu’il a envie de dire. Rita, l’animatrice, rythme la danse, sans diriger pour autant.

Au sein de la Troupe, deux personnes sont en cours d’alphabétisation chez Lire et Écrire. Une troisième y était mais plus maintenant. D’autres sont formateurs bénévoles, ancienne formatrice retraitée, intéressés par le théâtre.... Tous se retrouvent bimensuellement dans les locaux de la Maison du Préau [1] pour participer à cet atelier qui les unit.
Bien qu’il soit atypique dans sa composition, la solidarité vécue par le groupe n’en est pas moins vive, au contraire. Autour de la table, chacun s’écoute et se répond. On rigole, on se taquine. On parle également de son ressenti par rapport aux deux semaines écoulées, sans se voir. Véronique évoque la misère du monde. Elle parle d’une situation qu’elle a observé juste avant d’arriver et qui lui a mis la boule au ventre : « je ne supporte pas moi ça. Ça me fait bondir de voir comment on traite les gens parfois ! », exprime-t-elle avec vigueur. Christelle évoque l’actualité. Des faits, mentionnés dans le JT de ce matin, l’ont marquée. C’est son mari qui lui a raconté. Anne rebondit, elle parle, quant à elle de l’organisation de la Troupe.
Pour se mettre dans l’ambiance crescendo, Rita invite ensuite les participants à se placer en cercle pour commencer l’échauffement. On s’étire en regardant vers le ciel. On lâche tout. On crie, on se détend, on fait un bruit qui se répercute chez son voisin. On se met à l’aise.
C’est seulement après ces quelques étapes que les improvisations débutent. Les participants nous diront d’ailleurs par la suite, oh combien !, ces moments d’échange sont primordiaux pour entamer les séances. Car, c’est sur base du ressenti, que les improvisations suivront. L’émotionnel est présent et laisse parler les cœurs et les tripes. Le toucher, l’écoute, l’attention portée aux gestes et aux autres sont indispensables pour pouvoir se calquer aux saynètes réalisées par chacun. Il convient également de travailler le lâcher-prise. Quoiqu’il en soit, c’est là que tout commence. De ces instants d’impro’, spontanés et souvent brouillons, se dessinent les prémisses d’une pièce de théâtre en devenir.
Dans les improvisations, l’actualité intervient autant que l’imaginaire, les émotions, les coups de gueule et le vécu. L’environnement familial, sociétal, professionnel et formatif se joint aux histoires des amis, aux messages véhiculés par la télé, aux déceptions personnelles, aux peurs, aux joies, aux envies de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas,....Tous ces éléments semblent se mêler entre eux pour souffler de l’inspiration aux participants de l’atelier.
C’est ainsi qu’au cours de l’atelier, à travers les mises en scène interprétées spontanément par Anne, Alain, Perrine et les autres, nous saisissons quelques thématiques au passage : la migration, le climat, la peur, l’insécurité, le racisme, etc. Nous sentons l’expérience. C’est normal, la Troupe du Préau en est déjà à sa troisième « production ».
Devant nous, Anne joue, sous le regard des autres participants et de Rita qui, carnet à la main, prend des notes. Elle interprète une migrante, venue de Flandre pour éviter la montée des eaux. Les autres se greffent à son improvisation. Certains sont de l’avis de l’accueillir. D’autres veulent d’abord sauver leur peau : « il n’y a pas de place pour tout le monde », justifient ces derniers.
Après dix minutes, Rita stoppe l’engouement. Chacun reprend sa place, s’assied sur une chaise. Tour à tour, les membres du groupe expliquent le pourquoi. Pourquoi ont-ils incarné ce personnage ? Quel est le but caché ? Quels sont les liens réalisés avec le monde, leur vie, leur entourage, leurs rêves, leur idéal de société ? « Moi, je suis pour accueillir tout le monde », dit Perrine, j’ai mal au cœur si je vois quelqu’un qui souffre. « Mais toi, tu as assez pour l’accueillir ? », lui posera la question Rita. Elle ajoutera : « le problème, c’est que c’est toi qui prendra en charge la personne mais toi, tu ne peux pas, si tu n’as pas assez ». Les discussions agrémentent et commentent les personnages incarnés. À tel point qu’on pourrait s’y méprendre : est-ce fiction ou réalité ?

La critique se mêle aux mots

Entre les lignes, que peut-on y lire ? Le propre du théâtre-action est bien de projeter les participants dans un univers mêlant fiction et réalité. Un univers s’inspirant du familier pour le tirer vers une explication plus large sur le fonctionnement d’une société, souvent jugée trop dure, trop rapide, trop élitiste. Ces ateliers se présentent ainsi comme des opportunités de donner la parole à ceux qu’on n’écoute que trop peu. Mais aussi, de créer du lien en rassemblant des personnes aux parcours différents, qui construisent ensemble un univers particulier, où chacun pourra trouver sa place : « tous les profils sont différents et tous les parcours enrichissent les improvisations ». Un univers qui permet l’expression des réalités vécues, pour faire émerger des convergences parmi les situations plurielles des participants, les unissant dans une création commune : « et à la fin, on est tous dans la même mer », concluront Alain, Nathalie, Christelle et les autres, en plein « brainstorming » imaginatif. Un univers où se loge la critique.
Car à travers ces ateliers, la critique est partout et nulle part [2]. Elle traverse les mots, elle résonne dans les saynètes créées. Elle amène les participants à prendre du recul sur leur vie, autant qu’elle soulève les débats. Elle se décèle d’ailleurs dans les interactions en atelier, autant qu’elle amène à dépasser les rôles joués, pour se positionner soi-même sur les situations imaginées : « et toi que ferais-tu dans ce cas ? ». C’est à cet instant que les histoires multiples se dévoilent, mais aussi que les participants sont amenés à s’exprimer, à donner leur avis. Au-delà de la critique émise à travers le discours, un décorticage critique de la société est également effectué.
En effet, replongeons-nous quelques instants dans les improvisations observées plus tôt : les portes se ferment pour cette migrante flamande qui se perd dans les rues de Bruxelles. Elle semble désespérée. Rita, l’animatrice, suggère de la laisser frapper aux portes. En panique, elle s’acharne, implorant qu’on lui ouvre. Elle tombe sur des personnes aux profils différents : certaines lui claquent la porte au nez, d’autres lui ouvrent mais sont réticentes, d’autres encore l’accueillent à bras ouverts, d’aucuns sont uniquement touchés par les enfants qui accompagnent la mère en panique, etc.
Derrière cette simple mise en scène se dégagent des enjeux plus larges, touchant non seulement aux politiques migratoires actuelles mais également aux changements climatiques, ainsi qu’aux mouvements de populations qui en découlent. Les réactions des participants, caricaturées pour la cause, ne sont pas anodines. Certains ont peur et défendent des politiques sécuritaires plus fortes. D’autres sont dans l’empathie et tendent leurs bras vers un accueil favorable. Pour d’autres encore, la migration est le cadet de leur souci : « nous partons sur notre île où nous serons tranquilles ». Les participants ajoutent sérieusement : « ce sont parfois les plus démunis qui aident le plus ». Le débat est lancé.
Que ce soit durant les temps de pause, où ces derniers discutent de leurs vies respectives, ou dans les créations effectuées en atelier, l’animatrice est sur le qui-vive, écoute et intervient. Elle note les phrases choc sur son cahier. Elle saisit les éléments clés qui créeront la trame de la pièce finale. Par la logique des voix spontanées qui se rencontrent, elle trace le fil d’une dramaturgie teintée de bribes de conversation saisies, de lieux communs auxquels la vie s’accroche, de vécus qui tombent parfois dans l’oubli pour mieux rejaillir.
Nous l’avons déjà évoqué ci-dessus, la Troupe du Préau, en est déjà à sa troisième production. À travers leur dernière création (« La vie est une maladie »), Anne, Linda, Nathalie, Luc, Alain et les autres ont clairement eu pour objectif de dénoncer : « le premier objectif des hôpitaux est la rentabilité, c’était le message de notre pièce ».
Des injustices vécues quotidiennement, au fonctionnement d’un monde médical qui se veut de plus en plus mécanique et déshumanisé, la critique de l’institution hospitalière est ainsi décelée. La critique d’un monde où l’empathie est écrasée.
« On a ironisé sur les "routes" à suivre à l’hôpital, les listes d’attente qui s’agrandissent, la difficulté pour les personnes analphabètes de s’y retrouver, les mesures prises par Maggie De Block, le dossier médical global désormais numérique,... ». Posément, les participants nous expliquent les rencontres qui se succèdent suite à leur création, les réactions face au message divulgué. Ils nous content, plus particulièrement, les réactions du Conseil des médecins d’un hôpital local rencontré pour la cause : « souvent, c’est eux qui savent. Ils nous ont vendu un discours qui présentait leur hôpital comme le meilleur ».
Et pourtant, en créant le débat, en portant leur voix en dehors des murs, le discours érige les acteurs de la pièce en experts de leur vécu. Grâce aux ateliers et aux réflexions initiées en son sein mais aussi, par les échanges de point de vue entre participants, ils mettent des mots sur ce qu’ils vivent. Ils cernent les origines de leurs situations et les relient à des mécanismes plus larges. Le poids des institutions, l’univers du social qui se délie, l’individualisme qui prend le dessus. Ils interagissent et défendent leur point de vue, porté et emporté par la fiction théâtrale.
C’est ainsi que la pièce fait double emploi. Si le processus permet aux participants de poser des mots sur les schèmes de causalité révélant les enjeux sociaux, économique et culturels actuels, il les propulse également au rang d’acteurs, amenés à prendre un rôle détaché des apparences. La création théâtrale révèle les histoires pour leur donner de la valeur.

Le processus artistique, un acte critique pour valoriser les potentiels

Pour Rachel Brahy, auteure d’un article « le politique a-t-il déserté le théâtre-action », « la production fictionnelle est ainsi doublement critique » [3] : dans le discours d’abord et dans la forme ensuite.
En dehors du message véhiculé par le spectacle, la pratique artistique semble avoir des effets directs sur la manière dont les participants se perçoivent, levant le voile sur des potentiels méconnus.
En effet, parler devant les autres, jouer un rôle fictif mais parfois si proche de l’intime sont des aspects du théâtre improvisé révélateurs d’un processus tout à fait émancipateur. Notamment, dans le simple fait d’oser, de trouver une place parmi d’autres mais aussi, d’asseoir cette place pour la porter sur le devant de la scène.
Participer à une création théâtrale diffusée publiquement relève ainsi du défi pour certaines personnes, en proie à une mauvaise image d’eux-mêmes, à une timidité parfois exacerbée, à une estime déforcée ou à une sensation de vide face à la société. Des sentiments malheureusement bien connus des personnes illettrées. En ce cens, le processus touche également à l’identité sociale. La valeur que les participants se voient accorder dans le groupe compte énormément, afin d’affirmer une identité en lutte contre des stigmates qui enserrent et restreignent les actes au jour le jour. Christelle nous confiera d’ailleurs avec humour : « ma fille m’a dit que depuis que je fais du théâtre, je me la pète ! ». Christelle, Perrine et Nathalie ajoutent : « ici tout ce qu’on dit est pris en compte. On ose. On bouge ». Les membres se valorisent entre eux : « tu peux lui demander n’importe quoi, elle retiendra tout ! ».
C’est ainsi que la pratique artistique, reliée à la force du collectif, permet de faire reconnaitre la valeur de chacun, de montrer la multiplicité des existences, afin de prendre place dans une composition inédite faisant voler en éclat les étiquettes et les préjugés pour dire : « je suis, j’existe ». Pour l’ensemble des membres du groupe, le processus théâtral a quelque chose de magique permettant de se découvrir « autre », de faire sortir un potentiel insoupçonné : « je vois des aspects de moi que je ne trouve pas ailleurs, nous confirme Linda. On se découvre des capacités qu’on ne croyait pas posséder ».
La critique subtile qui jaillit et se vit, permet de se moquer des rôles présumés, des identités assignées par la société pour valoriser les personnes dans leur nature profonde, notamment en dévoilant des facettes multiples de leur personnalité, des capacités parfois oubliées ou insoupçonnées, des expériences de vie dont on ne parle que trop peu. L’expression théâtrale fait jaillir des bribes de vécu, autant qu’elle bouleverse les identités : par la rencontre de l’autre, par la rencontre d’un soi porté « en vedette ».
Nathalie, apprenante chez Lire et Écrire et participante de l’atelier, nous dira ainsi : « avant, je n’osais pas mais maintenant, je fonce, j’attaque ! ».
Derrière la création artistique, se dévoilent donc des personnes se sentant exister par l’écoute qui leur est portée mais aussi, par la dénonciation émise lors des représentations, portant en elle l’injuste, souvent inspiré de faits vécus ou observés, portés en simulacre par la fiction théâtrale [4].
Enfin, l’expression artistique saisit également la personne dans sa globalité. Elle fait vivre les sens. Notamment lorsqu’elle invite les participants à bouger, à prononcer des mots aux consonances méconnues, à crier, à articuler, à travailler la mémoire, à toucher du doigt le monde, à prendre place dans l’espace. En ce sens, l’apprentissage artistique se joint au processus d’alphabétisation, pour défendre une pédagogie émancipatrice, propulsant l’apprenant dans un cadre d’apprentissage peu conventionnel.

La pédagogie critique au travers de l’expression artistique

« Toute la personne est impliquée. Tous les sens, la lecture du monde, l’expression de ce qu’on vit, de ce qu’on voit ».
Linda, formatrice bénévole, défend avec ferveur la plus-value des ateliers de théâtre-action pour les personnes illettrées.
En effet, si le processus d’alphabétisation ne se résume pas seulement à l’appréhension de codes langagiers et mathématiques, il englobe un apprentissage plus large permettant de se questionner, de réfléchir, d’imaginer, de créer. En bref, de s’ancrer dans un environnement et d’en décortiquer les éléments qui le composent pour y agir en tant qu’acteur, capable de poser des choix simples et quotidiens, en connaissance de cause. En ce sens, l’alphabétisation se relie à la question de la citoyenneté.
Si nous reprenons le déroulé de notre réflexion, la critique, se logeant dans les discours et dans la forme que revêt le théâtre-action, dévoile des acteurs qui clament l’injuste. Ils partent de ce qu’ils sont, de ce qu’ils voient, « pour regarder le monde et en inventer d’autres facettes » [5]. Ils s’expriment en tant que citoyens à part entière, désireux de faire vivre leur vécu, d’être entendu et d’exister, créant ainsi du lien entre eux et les autres, par la production finale réalisée.
En alphabétisation populaire, le processus d’apprentissage et de conscientisation sont intrinsèquement liés à une pédagogie qui s’inscrit et se vit dans un cadre émancipateur, non traditionnel de l’acquisition des savoirs de base. Dans cette optique, apprenants et formateurs apprennent, échangent, s’alimentent et s’enrichissent les uns et les autres, au travers du monde qui les entoure.
C’est en ce sens que les ateliers de théâtre-action apparaissent comme des espaces où l’apprentissage peut non seulement être lié à une sensation de plaisir, mais également à une expérimentation culturelle, valorisant les histoires, les chemins, les origines, les parcours et les personnalités de chacun, les faisant passer à l’action, notamment par la dénonciation critique qui s’ impose dans les pièces.
Devons-nous rappeler qu’à l’origine, et encore aujourd’hui, le théâtre-action s’inscrit dans une perspective de démocratie culturelle, réclamant la légitimité de toutes les cultures à participer à la Culture par des créations souvent inédites ? Ces réalisations collectives se présentent alors telles des outils de résistance et de rupture face aux modèles culturels dominants, autant qu’elles permettent l’expression des voix polymorphes pour faire vivre les subjectivités portées par l’ordinaire mis en scène.
Si les savoirs, dont les langages fondamentaux [6], sont des outils culturels, il convient donc de les faire vivre, d’en jouer, autant que de les saisir au travers d’un processus valorisant les multiples formes qu’ils revêtent (langage corporel, musical, écrit, oral,...). Concrètement, Linda nous dira que les ateliers de théâtre « permettent de pratiquer le langage oral pour ensuite passer par l’écrit », si tel en est le besoin [7]. Il donne l’occasion aux participants de prononcer des mots, de jouer sur les intonations, de travailler la musicalité de la langue. La parole s’ancre donc dans une pratique où tout le corps est engagé.
Face aux autres, les apprenants sont amenés à communiquer, en fonction du contexte et des interlocuteurs qui les entourent. Cette communication est autant implicite, qu’explicite. Elle tient compte des mimiques, des gestes, de l’ouverture ou de la fermeture du corps. Si certains ne sont pas à l’aise avec un langage parlé et fluide, ils trouveront leur place par la gestuelle, par l’usage de mots simples, par les mouvements qui parlent d’eux-mêmes. Si d’autres ont besoin de passer par l’écrit, ils pourront coucher sur le papier des repères, des phrases dites, des détails, afin d’ancrer les mots dans leurs souvenirs.
Dans les ateliers de théâtre-action, la parole est ainsi liée aux gestes, aux positionnements du corps. Les sons sont écoutés, le mimétisme est permis. Le brassage des genres, des origines, des personnes qui composant le groupe permet de varier les registres, les niveaux de langages et les formes langagières qui s’expriment.
Pratique artistique et participative, le théâtre-action permet par conséquent de faire jaillir une dernière critique : en éducation populaire, l’approche éducative n’est pas « bancaire », comme le dénonce d’ailleurs Paolo Freire [8]. Elle vise la démocratie culturelle, dans l’idée qu’elle permet l’expression de tous. Elle est éminemment liée à une implication des apprenants dans leur apprentissage. Elle saisit le potentiel de chacun, pour le valoriser et le faire vivre, dans un processus d’acquisition des savoirs et de compétences, intimement associé à un travail d’analyse critique, éveillant chez eux, curiosité et insoumission. C’est à cet égard que nous pouvons parler de travail pédagogique critique.
Pour Paolo Freire, cette pédagogie critique ne se résume pas à un processus d’apprentissage unique mais bien à une activité d’apprentissage liée à une prise de conscience sociale [9]. Or, comme le déclare Alain, participant de la pièce : « avec "la vie est une maladie mortelle", nous étions baigné dans un univers qui soulevait pas mal d’injustices et de volonté de justice sociale. C’est d’ailleurs comme ça que nous avons rebondit sur les saynètes actuelles ».
Finalement, force est de reconnaitre que les ateliers de théâtre-action mettent bel et bien en perspective des corps et des voix qui s’indignent, réclament et se dévoilent [10]. Des corps et des voix qui apprennent ensemble, à travers un processus émancipateur où sens critique et faculté sensitive saisissent la personne dans sa globalité, pour se joindre à la libération d’un soi, révélé par l’arrogance de la scène.

Article original sur le site de Lire & Ecrire : http://www.lire-et-ecrire.be/Des-mots-qui-claquent-des-mots-qui-lient-des-mots-qui-resonnent-des-mots-qui


[1Pour les participants, l’endroit est symbolique : « c’est un lieu abandonné si on ne le fait pas vivre », déclarent-ils.

[2BRAHY Rachel, Le politique a-t-il déserté le théâtre-action ?, in La Découverte, 2011, n°65, p.79-90

[3Ibid.

[4BIOT Paul, Le théâtre-action : champs social, moisson politique, in Journal de l’alpha, n°171, novembre 2009.

[5Ibid.

[6Le langage oral, le langage écrit, les langages mathématiques. Comprendre, réfléchir et agir le monde, balises pour l’alpha populaire (2017). Lire et Écrire communauté française : Cadre de référence pédagogique de Lire et Écrire.

[7Dans le cas de la Troupe du Préau, le passage par l’écrit est aléatoire. Certains préfèrent écrire leur texte, tandis que d’autres préfèrent travailler leur mémoire.

[8Comprendre, réfléchir et agir le monde, balises pour l’alpha populaire (2017)

[9PEREIRA Irène, Paulo Freire, pédagogue des opprimés, Libertalia, 2017.

[10BRAHY Rachel, op.cit.