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Pour une bifurcation de l’Histoire avec l’éducation populaire

un article de Christian Maurel

jeudi 19 décembre 2019

Pour le centenaire de l’action culturelle de la Province de Hainaut, nous étions au colloque “de l’éducation populaire à l’éducation permanente : réflexion pour l’action de demain” organisé par le service provincial Education Permanente et Jeunesse, partenaire de plusieurs de nos ateliers de création collective.

“En 1919, l’ambition de la CPLO, Commission des Loisirs pour l’Ouvrier, était une utilisation optimale du temps libre des ouvriers suite à la loi des 8 heures, aujourd’hui, les secteurs culturels poursuivent un travail de fond pour l’émancipation de tous et le développement du sens critique.”

Christine Mahy a pointé certaines faillites de l’éducation permanente : quand des animateurs prétendent éduquer à épargner chaque mois à des personnes qui vivent avec 800 euros, à quoi jouent-ils ? Elle relève les logiques délétères : nos publics ne sont pas à nous, et l’éducation populaire se doit de les considérer comme des sujets, pas des spectateurs ! Elle appelle les travailleurs de l’éducation populaire à accepter de renverser la logique : ce sont les populations qui devraient éduquer les institutions. “N’oublions pas que nous travaillons à notre disparition.”
L’historien Roland Debodt nous invite à ne plus parler de “libéralisme économique”. Cette idéologie n’a rien à voir avec nos libertés, à part de nous en priver. Il a martelé sans ambages que nous perdons. À côté de Christine Mahy, pragmatique, il incarnait le pessimisme de la raison.

Le sociologue Christian Maurel a cloturé la matinée : En quoi et comment l’éducation populaire peut-elle contribuer à l’urgente nécessité d’une bifurcation de l’Histoire ?
Bifurquer ? Se détourner du modèle de la compétition généralisée, où chaque individu est sommé de se concevoir comme une entreprise. Retrouvez ci dessous sa contribution

En quoi et comment l’éducation populaire peut-elle contribuer à l’urgente nécessité d’une bifurcation de l’Histoire ?

Christian MAUREL.

Dans quelle société vivons-nous ? Il faut remonter un peu dans le temps. A partir du 26 août 1938 et durant 5 jours, se tient à Paris un colloque connu sous le nom de ’’colloque Lippmann’’ qui a pour ambition de repenser et de réinventer le libéralisme dans une période qui ne lui est pourtant pas favorable : crise de 1929, mise en place du New-deal au États-Unis sous l’impulsion de Franklin Roosevelt, montée et installation de régimes fascistes et collectivistes, interventionnisme étatique de type ’’Front populaire’’, intérêt pour la pensée économique Keynésienne.

Cet acte de naissance de ce que l’on appellera plus tard le ’’néolibéralisme’’ est largement influencé par la parution de La cité libre de Walter Lippmann. Il rassemble des économistes (Friedrich Hayek de l’école autrichienne, Wilhem Rôpke et Alexander Rüstow, théoriciens de l’ordolibéralisme allemand....) mais aussi des philosophes (Raymond Aron), des journalistes, des directeurs de banques, des polytechniciens, des ’’capitaines d’industrie’’. Il jettera les bases de la création en 1947 de la Société du Mont Pèlerin, grande pourvoyeuse de prix Nobel et de courants de pensée libéraux, ordo-libéraux, voire ultralibéraux et libertariens(Milton Friedmann et l’École de Chicago...)

Cet éclectisme indique que cette refondation du libéralisme ne doit pas être qu’économique mais doit concerner l’ensemble de la société dans ses dimensions sociales, politiques, anthropologiques... Il ne s’agit pas de revenir au capitalisme industriel du 19ème siècle bien analysé par Marx, ni au libéralisme du ’’laissez-faire’’et de ’’la main invisible’’ pensé notamment par Adam Smith à la fin du 18ème siècle. (voir La richesse des nations /1776)

Cette pensée néolibérale attend son heure pour se traduire dans les faits sous la forme de politiques néolibérales. Elle viendra au tournant des années 1970-1980, suite aux différents chocs pétroliers (1973, 1979) et à l’essoufflement du ’’compromis social-démocrate’’ de l’après guerre. Les chantres du libéralisme qui ne comptent pas que des économistes disent alors, haut et fort, que le marché est le meilleur régulateur de l’économie et des rapports sociaux, que l’État doit se mettre en retrait, et pour certains (les ultralibéraux), se limiter à ses fonctions régaliennes (la police, la paix sociale, la protection des personnes et surtout des biens, la défense nationale, la diplomatie...) et ainsi garantir un marché ’’libre et non faussé’’.

On doit à Margaret Thatcher en Grande Bretagne et son fameux TINA (« There is no alternatives »), à Ronald Reagan aux États-Unis (pour qui « l’État n’est pas la solution mais le problème ») et à François Mitterrand en France qui, plus ou moins contraint et forcé, fait demi tour et s’engage en 1983 dans une ’’politique de rigueur’’, d’avoir engagé leur pays et le monde occidental dans un néolibéralisme global appelé à se mondialiser et à réduire les acquis sociaux par la privatisation et la déréglementation. Ainsi Francis Fukuyama, peut sereinement affirmer après la chute du Mur de Berlin et le démantèlement du Bloc de l’Est que « nous sommes à la fin de l’Histoire » et que l’association du libéralisme économique et du libéralisme politique est indépassable.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Dans La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2010, Pierre Dardot et Christian Laval nous apportent, dès les premières lignes (pp. 5 et 6), un éclairage saisissant : « le néolibéralisme n’est pas une idéologie passagère appelée à s’évanouir avec la crise financière ; il n’est pas seulement une politique économique qui donne au commerce et à la finance une place prépondérante. Il s’agit de bien autre chose, il s’agit de bien plus : de la manière dont nous vivons, dont nous sentons, dont nous pensons. Ce qui est en jeu n’est ni plus ni moins que la forme de notre existence... (et on sent déjà qu’une éducation populaire critique, mutuelle, permanente et politique devra y mettre son nez), le néolibéralisme définit en effet une certaine norme de vie dans les sociétés occidentales et, bien au delà, dans toutes les sociétés qui suivent sur le chemin de la ’’modernité’’. Cette norme enjoint à chacun de vivre dans un univers de compétition généralisée, elle somme les populations d’entrer en lutte les unes contre les autres, elle ordonne les rapports sociaux au modèle du marché, elle transforme jusqu’à l’individu appelé désormais à se concevoir comme une entreprise... (éducation populaire, au secours !...)... le néolibéralisme peut se définir comme l’ensemble des discours, des pratiques et des dispositifs qui déterminent un nouveau gouvernement des hommes selon le principe universel de la concurrence ».

A partir de là, on peut identifier et comprendre quelques grandes questions de société qui ne doivent pas laisser l’éducation populaire indifférente.

La première concerne les difficultés à penser le monde en raison de sa complexité et de sa transformation en accélération constante. Ce qui explique que certains économistes néolibéraux (notamment Walter Lippman) se sont emparés très tôt de la notion de ’’révolution’’ (et ce n’est pas le seul vol de langage), la vraie, celle de l’économie capitaliste marchande qui, étendue à toute la planète, bouleverse constamment et avec toujours plus de rapidité, nos manières de produire, de consommer, de vivre, de penser et d’agir et donc de s’adapter. Ainsi, disent P. Dardot et C. Laval, « à la révolution permanente des méthodes et des structures de production doit également répondre l’adaptation permanente des modes de vie et des mentalités » (La nouvelle raison..., p.175). Dans cette « création destruction » (Schumpeter) permanente où ce qui était hier encore adapté, productif, vendable, voire innovant, deviendra demain dépassé, sans valeur, déchet à jeter ou à retraiter, il s’agit de tout changer en permanence pour que rien ne change, et qu’ainsi la raison néolibérale continue à imposer sa loi et ne laisse aucune place à une quelconque alternative. C’est une des missions essentielles de l’éducation populaire que de contribuer - dans une relation avec les intellectuels qui acceptent de se mettre d’aplomb avec le réel,- à l’élucidation, à la prise de conscience et à la lecture des réalités sociales, à partir et avec les gens là où ils travaillent, vivent quelques fois survivent. Car « de l’impensé naît l’impuissance » dit Pierre Rosanvallon.

La deuxième question concerne le développement fulgurant des sciences et des techniques, notamment des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication qui bouleversent en permanence les rapports de travail, les rapports au travail, les rapports entre temps libre et temps de travail, les rapports familiaux, pédagogiques, intergénérationnels, interindividuels, de soi à soi. En même temps, s’installe un rapport inégalitaire avec d’importantes répercutions sociales (par exemple, avec la dématérialisation, les rapports aux services public) entre ceux qui les dominent et ceux qui ne savent ou ne peuvent les utiliser (la ’’fracture numérique’’), ainsi qu’une société de la surveillance qui en sait plus sur vous que vous n’en savez vous-mêmes (les ’’Big data et les data center), de contrôle social (voir l’exemple de la Chine et de la création du ’’crédit social’’) et de fabrique du désir de consommer le produit répondant à ce désir. L’éducation populaire critique et politique doit se donner pour missions de rendre ces technologies utilisables par tous et de nous rendre conscients des enjeux contradictoires auxquels ces technologies répondent.

La troisième question, sans aucun doute la plus importante et la plus difficile à résoudre, concerne la protection de notre environnement naturel, le réchauffement climatique, la montée des eaux dont on mesure encore mal les répercussions catastrophiques et barbares. Une urgente et nécessaire bifurcation de l’humanité s’impose. Elle concerne à la fois nos comportements et les politiques et pratiques néolibérales d’une croissance qui ne se mesure encore qu’en termes de PIB et de taux de profit des entreprises. « Une éducation à la citoyenneté ne peut aujourd’hui se penser en dehors d’une écocitoyenneté » ai-je entendu dans un des nombreux ateliers des journées de commémoration de la création de la Fédération Française des Maisons des Jeunes et de la Culture.

Cette urgente et nécessaire bifurcation – d’autres, comme Guy Roustang parlent de « changement de cap » - est d’autant plus nécessaire que trois autres problèmes menacent nos capacités de vivre ensemble, de faire société et humanité.

d’abord la grande pauvreté et le redéploiement des inégalités de tous ordres : inégalité économique (la dizaine de personnes la plus riche de la planète a plus de revenus et de patrimoine que la moitié de la population la plus pauvre), inégalité de considération (toutes les vies n’ont pas la même valeur) et de position dans l’échelle sociale. N’en déplaise au Président Macron, les premiers de cordée ne font pas progresser ceux qui suivent au nom d’une théorie du ruissellement visant à justifier le bien fondé du capitalisme néolibéral. Nombreux sont ceux qui se voient condamnés à rester au pied de la falaise, notamment pour ceux dont les inégalités sont cumulatives, les femmes en particulier.
notre imaginaire social des droits de l’homme est de moins en moins partagé. Il est étouffé et pris en étau entre, d’une part l’expansion et l’accumulation illimitées réservée à une minorité (ou seuls l’argent et la possession font sens) et, d’autre part, la recrudescence et la montée en puissance d’imaginaires xénophobes, ségrégationnistes, sectaires, racistes, populistes, nationalistes et fondamentalistes.
notre démocratie représentative délégataire – qui est en fait, au sens rousseauiste, une « aristocratie élective » - se dilue et disparaît dans des oligarchies, des ploutocraties tintées de népotisme, des expertocraties, des fascismes rampants, des totalitarismes solidement implantés (pensons à la Chine), et dans ce que certains appellent des ’’démocratures’’ qui sont en fait des dictatures légitimées par des constitutions et des consultations électorales souvent perverties, à l’image du Brésil de Bolsonaro, de la Russie de Poutine, de la Turquie d’Erdogan, de l’Algérie de Boutéflika et, au sein même de l’Europe, de la Hongrie de Orban qui se réclame de ’’l’illébéralisme’’ politique. De ces dérives antidémocratiques le néolibéralisme n’en a cure. Bien plus, il défait la démocratie la plus formelle. Cela sert son développement. Les affaires prospèrent et les oligarques pullulent. Un milliardaire de plus tous les trois jours dans la Chine de Mao-Tsé-Toung sous le surveillance d’internet et dont les récalcitrants sont rééduqués dans des camps de travail.

Certes, le néolibéralisme n’est pas responsable de tout. La grande pauvreté et les inégalités, notamment, existaient avant lui. Mais la simple observation nous indique que le monde ne peut continuer longtemps en l’état. Ne sommes-nous pas, comme le disent P. Dardot et C. Laval dans ’’un cauchemar qui n’en finit pas’’ où les pires barbaries peuvent revoir le jour ou prendre d’autres formes touchant directement nos vies quotidiennes : exploitations éhontées de la force de travail qui nous renvoient au 19ème siècle (par exemple les ’’ateliers du monde’’ de l’Asie du Sud-est, le travail des enfants), souffrance au travail pouvant conduire au suicide, violences racistes, épurations ethniques, terrorisme, famines.... Comment en sortir ? Le capitalisme néolibéral peut-il s’autodétruire sous le poids de ses propres contradictions et s’effondrer ? Et est-ce souhaitable en l’état actuel des choses ?

Première hypothèse : le développement fulgurant des forces productives peut-il, comme le pensait Marx, remettre radicalement en cause les rapports de productions et ouvrir sur une révolution sociale ? Ce qui ne s’est jamais produit jusqu’à ce jour ou qui a pris la forme de révolutions conduisant au totalitarisme voire à la barbarie (pensons à l’URSS, à la Chine, au Cambodge...) peut-il advenir et ouvrir sur un autre avenir ? Nous n’en voyons pas encore les signes. Le développement fulgurant des sciences et des techniques utilisé à des fins productives particulièrement juteuses, ne semble pas, du moins pour le moment, fragiliser l’expansion illimitée du capitalisme néolibéral – car nous avons toujours à faire à une forme de capitalisme sans doute la plus aboutie – mais au contraire le renforcer sous la forme d’un processus qui a une parfaite cohérence : diversification des modes de production et d’exploitation (ubérisation, auto-entrepreneuriat, start-up, nouvelles formes de management, incitation et contrôle des salariés sans aucun espace ni temps de liberté comme chez Amazon...) ; innovation permanente tant en termes de produits, de méthodes et de formes de communication, fabrique d’un sujet entrepreneur de lui-même et donc à l’image du système dans lequel il trouve sa place... A moins que comme l’écrivait André Gorz, quelques jours avant sa mort, « les outils high tech existants ou en cours de développement....pointent vers un avenir où pratiquement tout le nécessaire et le désirable pourra être produit dans des ateliers coopératifs ou communaux [qui] interconnectés à l’échelle du globe, pourront échanger et mettre en commun leurs expériences, inventions, idées, découvertes, [où] le travail sera producteur de culture, le mode d’autoproduction un mode d’épanouissement ». Ainsi, passerions-nous d’une société des propriétaires à une démocratie des ’’communs’’ dans laquelle une éducation populaire, mutuelle, permanente et politique de la ’’multitude’’, et pas seulement des peuples, occuperait une place de tout premier ordre.

Deuxième hypothèse : le capitalisme néolibéral peut-il s’affaiblir sous le coup de la fameuse loi dite de ’’la baisse tendancielle du taux de profit’’ (Marx, Le capital, livre III, troisième section) et ainsi devenir insoutenable et incapable de se régénérer ? Une concurrence libre et non faussée de plus en plus féroce, l’emploi de techniques de plus en plus performantes au détriment du travail salarié, un sous-emploi de masse et donc une consommation en recul qui pénaliserait l’expansion du néolibéralisme, pourrait laisser présager des crises qu’il aurait de plus en plus de mal à surmonter. A cette difficulté que déjà Adam Smith et David Ricardo indiquaient, le capitalisme néolibéral a trouvé, du moins pour le moment, des solutions. D’abord, l’innovation et la création de besoins nouveaux et de marchandises adaptées aux attentes créées, de plus en plus satisfaites par l’emprunt et donc l’endettement des ménages qui profite, au moins momentanément, aux producteurs et aux préteurs, par conséquent, au système capitaliste. Ensuite, et cela n’est pas sans lien avec la première solution, ce que l’on appelle la ’’financiarisation de l’économie’’ qui consiste à ’’faire de l’argent avec de l’argent’’ sans passer par l’économie réelle mais en spéculant. D’où le développement du système bancaire spéculatif et des places financières où l’enrichissement peut se faire sans travail. Nous savons que cette financiarisation n’est pas sans danger (pensons à la crise des ’’subprimes’’ de 2008). Mais l’emprise du capitalisme néolibéral est telle que l’on se voit contraint de ’’socialiser’’ les pertes par l’intermédiaire des États après avoir accepté, souvent sans réserve, la privatisation des profits. Enrayer la propagation des crises financières pour éviter l’effondrement d’un système, tel est le mot d’ordre, d’autant que l’effondrement (on parle de ’’collapsologie’’) du capitalisme néolibéral n’est souhaitable que si les conditions d’une nouvelle formation sociale sont réalisées ou en voie de réalisation dans le système actuel. Sinon, on peut craindre le pire en matière de barbarie où « l’Homme [redeviendrait] un loup pour l’Homme » (Hobbes).

Cependant, des manières de faire dont tout un chacun pourrait être auteur et acteur existent. Je pense que la prise de pouvoir révolutionnaire de type marxiste-léniniste n’est pas aujourd’hui, et encore moins qu’hier, la voie de renversement et de dépassement du capitalisme. Il me semble que tout est à repenser jusqu’à un changement radical de vocabulaire et de paradigme : classes sociales, masses, partis d’avant garde, place et rôle des États... jusqu’au concept de révolution dont le néolibéralisme lui-même a fait un de ses étendards.

Mon expérience, mes lectures et ma réflexion m’ont conduit à la ’’bifurcation’’ entendue « comme mouvement réel » à même d’« abolir l’état actuel » des choses (Marx et Engels, L’idéologie allemande). Les grandes bifurcations sont peu nombreuses dans l’histoire de l’humanité. On n’en compte peut-être que trois : l’hominisation (le passage à la posture debout), l’humanisation (invention du langage et de la pensée symbolique), la ’’révolution néolithique’’ (passage des chasseurs-cueilleurs à l’élevage et à l’agriculture) dont nous sommes les héritiers. Toute bifurcation, même lorsqu’elle se nourrit de tout ce qui l’a précédée, supprime toute possibilité de retour en arrière, ce qui n’est pas le cas des ’’révolutions’’. La bifurcation, notamment celle qui s’engage aujourd’hui est faite de plusieurs processus - transitions, anticipations, mutations, métamorphoses, conscientisations, transformations, expérimentations d’alternatives, révolutions – contribuant à un processus général de changement de cap dont seuls les femmes et les hommes sont les acteurs, chaque pas éclairant le suivant dans un mouvement où une compréhension des réalités et une éducation mutuelle sont les seules boussoles au service d’un devenir totalement autre mais dont on a toujours du mal à dessiner avec précision la forme aboutie.

Je fais donc l’hypothèse, compte-tenu de la complexité du monde et des forces à mobiliser pour le transformer, qu’une éducation populaire mutuelle, critique, permanente et politique est indispensable à une telle bifurcation, sinon à considérer que la bifurcation serait le fait d’une transcendance, d’un bon ou d’un malin génie (il peut y avoir des bifurcations catastrophiques ou barbares), ou de lois de l’Histoire dont les humains seraient les jouets. A ce jour, l’éducation populaire ainsi déclinée contribue – ou devrait contribuer - d’une manière décisive à trois types d’engagements au service d’une bifurcation se soldant par une sortie du capitalisme néolibéral et par l’institution de rapports sociaux radicalement nouveaux.
Il est urgent de politiser ou de re-politiser les questions de société soulevées ou non résolues par le capitalisme néolibéral et de ne pas les laisser dans les seules mains des experts voire des pouvoirs politiques en place. Penser et agir localement à partir de ce qui affecte les gens pour pouvoir penser et agir globalement, voilà ce que nous impose la mondialisation qui ne supprime pas, bien au contraire, une myriade de proximités diverses où tout commence et où se font les premiers pas. Il s’agit de créer, d’animer et de défendre ce que Jurgen Habermas appelle des « espaces publics que sont « les réunions en un public de personnes privées faisant une utilisation publique de leur raisonnement et de leur raison critique » (L’espace public). Ces espaces de repolitisation sont des moments démocratiques préparatoires à l’engagement et à l’action collective où chacun compte pour un, où le débat contradictoire voire conflictuel mais toujours coopératif ne réduit pas l’individu à être ’’entrepreneur de lui-même’’ dans un gouvernement des hommes dont le seul principe serait la concurrence. Or, participer à ces espaces publics, y prendre la parole, argumenter, voire délibérer pour un passage à l’action, demande une formation qui relève notamment d’une éducation populaire où « les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde » (Paolo Freire, La pédagogie des opprimés).
La deuxième forme d’engagement qui n’est pas contradictoire avec la précédente est celle des mobilisations collectives thématiques (le climat, le logement, la défense des salariés, des avantages acquis, des droits...) ou plus généralistes (la démocratie, les injustices sociales, la vie chère, les violences d’États..). Après un certain essoufflement du mouvement altermondialiste nous assistons à une recrudescence des mobilisations collectives (du Chili jusqu’à Hong-Kong) sous des formes très différentes : marches, mobilisations massives et sur le long terme (actuellement en Algérie), occupation des places, des rond-points (les ’’gilets jaunes en France) et des zones à défendre. Ces mouvements jettent à la face du monde et de ses dirigeants, les mécontentements, les urgences à agir, les significations et valeurs d’un nouvel imaginaire social contradictoire avec celles du néolibéralisme et des populismes. Ces mouvements sont ainsi des espaces d’éducation populaire, mutuelle, critique et politique, y compris pour ceux qui en restent spectateurs. Les ’’indignés’’ en Espagne, les ’’nuits debout’’ et les ’’gilets jaunes’’ en France sont de grand moments d’une éducation populaire que je qualifie de ’’spontanée’’ et d’’’organique’’ au sens où elle fait corps avec le mouvement en lui donnant force et cohérence tout en transformant ceux qui y participent. Une éducation populaire qui prend ses racines dans le mouvement ouvrier émergeant du 19ème siècle et dont elle constitue ’’la dimension culturelle’’ (Luc Carton) et qui ne doit pas être séparée de sa forme ’’propédeutique’’ portée par les associations et mouvements d’éducation populaire et de jeunesse attachés à la formation de subjectivités agissantes selon des méthodes, stratégies et procédures pédagogiques dont il est impossible de faire un inventaire exhaustif (pour quelques exemples, voir mon dernier livre, Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, Edilivre, 2017).

Mais le mouvement le plus structurant pour sortir du néolibéralisme et s’engager dans une bifurcation de l’humanité est sans aucun doute la création et l’institution de ’’communs’’ résistant à l’appropriation des marchés et au contrôle des États. Ce mouvement, déjà engagé de longue date, prend racine dans les coopératives, mutuelles et organisations de solidarité du mouvement ouvrier, dès le 19ème siècle, puis dans la vie associative et dans l’économie sociale et solidaire. Bien qu’ignoré, voire méprisé par le capitalisme, ce ’’communalisme’’ déjà présent dans la Commune de Paris et dans les conseils ouvriers s’étend sous des formes diverses sur l’ensemble de la planète. Il se développe dans les interstices laissés vacants par le néolibéralisme, dans les failles d’un système incapable de répondre aux besoins les plus élémentaires de l’humanité. Il est souvent le fait d’hommes et de femmes confrontés à la dureté de la vie, notamment dans les pays ’’en voie de développement’’ et profondément inégalitaires. Il s’affirme sous la forme de ce « million de révolutions tranquilles » (Bénédicte Manier) où des femmes et des hommes librement associés « répondent à la plupart des maux de la planète : ils reverdissent le désert, font disparaître la grande pauvreté, créent des emplois, mettent en place une agriculture durable respectueuse de l’environnement, gèrent eux-même la distribution de l’eau. Des millions d’autres [notamment en Occident] décident de vivre autrement. De vivre mieux. Et pour cela, ils s’affranchissent de l’hyper consumérisme, réinventent l’habitat, la démocratie locale ou l’usage de l’argent » (Un million de révolutions tranquilles, éditions Les Liens qui Libèrent). Il s’agit de « changer le monde sans prendre le pouvoir » (John Holloway) – c’est pour cela que je préfère parler de petites bifurcations inscrites dans un « mouvement réel qui abolit l’état actuel » et non de prises de pouvoir révolutionnaires. Il s’agit au contraire de ’’faire un pas de coté’’, de ’’faire sécession’’, de choisir ’’l’exode’’ consistant à abandonner un monde pour en créer un nouveau, plutôt que l’affrontement violent, et ainsi de ’’miner de l’intérieur’’ ce que André Gorz appelait « la méga-machine » dont nous sommes que nous voulions ou pas - à titre de producteur et de consommateur - « les serviteurs » qui se font dicter, par les pratiques et les discours les plus divers, « les fins à poursuivre et la vie à mener » (« La sortie du capitalisme a déjà commencé », Ecologica, éditions Galilée, 2008).

Toutes ces initiatives sont guidées par une intelligence collective des réalités vécues et par la création d’un nouvel imaginaire social où dominent les valeurs et les significations d’entraide, de partage équitable, de solidarité, de coopération, de primat de la valeur d’usage sur la valeur d’échange lucrative, de l’être sur l’avoir, de la complémentarité sur la concurrence. Or, cette intelligence collective et ce nouvel imaginaire social appelés à configurer puis à instituer un modèle de société alternatif à celui du capitalisme néolibéral, relèvent en grande partie d’une éducation mutuelle, permanente et politique généralement organique, mais également propédeutique à destination des enfants, des jeunes, et des personnes restées jusqu’ici en dehors des débats de société, des mouvements sociaux et de l’institution de communs porteurs d’une urgente et nécessaire bifurcation de l’Histoire.

Plus précisément, en quoi peut consister cette éducation populaire ? Quelles sont ses missions essentielles qui la rendent irremplaçable ? Elles sont de plusieurs ordres intimement liés par des postures communes et des manières de faire complémentaires : une éducation de la multitude (concept plus ouvert que celui de ’’peuple’’), par, avec et pour la multitude, un mutualisme où chacun s’éduque avec les autres et par l’intermédiaire du monde, une volonté de transformer ce qui ne peut rester plus longtemps l’état et d’en rendre les individus auteurs et acteurs.... S’agissant des missions essentielles, elles sont, selon moi, au nombre de six :

l’élucidation d’un monde complexe à partir des situations et des expériences vécues où les intellectuels peuvent, par leurs apports en savoirs et à condition qu’ils se mettent d’aplomb et non en surplomb avec le réel, retrouver une place grâce à des méthodes actives : l’arpentage, la conférence dialoguée, la conférence gesticulée suivie, par ,exemple, par des moments collectifs de désintoxication de la langue de bois néolibérale..
la conscientisation permettant de comprendre la place que l’on occupe dans la société et celles que l’on devrait ou pourrait y occuper, mais également les résistances et les freins qui en limitent la possibilité tant en termes de compréhension que de passage à l’acte.
l’émancipation qui, avant de prendre des formes collectives spectaculaires, consiste pour chacun à sortir, aussi modestement que cela soit (la première pétition que l’on signe, un premier engagement dans un mouvement social, une implication dans un ’’commun’’ associatif...), de la place qui nous est assignée par les rapports sociaux en place, le genre, l’age, les inégalités, le handicap, la maladie, les accidents de la vie et, quelques fois nos éducations, habitudes et cultures d’origine.
l’augmentation de notre puissance individuelle, collective et démocratique de penser et d’agir par des pratiques déjà identifiées : l’élucidation, la conscientisation, l’émancipation ouvrant sur la prise de conscience de notre puissance sociale à même de changer les choses, de nous engager dans un combat, de desserrer les freins et de ’’faire sauter’’ des résistances hors de nous et souvent en nous.
la contribution à la création d’un imaginaire social apportant cohérence et adhésion à des engagements collectifs et à l’institution de ce que Castoriadis appelait ’’un social historique’’ nouveau, en l’occurrence, ce que j’appelle une ’’communalisation démocratique’’ bien différente de la ’’globalisation’’ néolibérale.
la contribution, par une lucidité, une puissance d’agir et des valeurs et significations nouvelles à la transformation radicale des rapports sociaux de tous ordres (travail, consommation, habitat, prises de décision, sociabilité...) ainsi que des individus eux-mêmes, chaque transformation n’étant pas possible sans l’autre. C’est sans doute sur la question d’une transformation des individus pour et avec eux, et surtout pas de manière autoritaire, que l’éducation populaire, critique, mutuelle, permanente et politique est la plus attendue : comment passer, en conscience et avec lucidité, du ’’sujet néolibéral’’, ’’entrepreneurial’’ formé et formaté par le néolibéralisme, à un sujet solidairement et librement impliqué dans la bifurcation vers un autre monde ? L’expérience associative démocratique bien conduite peut sans aucun doute accompagner les premiers pas de ceux qui sont les seuls à pouvoir changer le cours de l’Histoire : les hommes et les femmes de toutes conditions, y compris ceux qui sont, à ce jour, sous l’emprise d’une servitude volontaire totale à l’égard du capitalisme néolibéral. Ensuite les sciences et les nouvelles technologies suivront et pourront vraisemblablement être utilisées à d’autres fins en nous permettant, comme le pensait André Gorz, de produire « le nécessaire et le désirable...dans des ateliers coopératifs et communaux d’autoproduction... interconnectés à l’échelle du globe, et d’échanger ou de mettre en commun leurs expériences, inventions, idées, découvertes » (’’La sortie du capitalisme a déjà commencé’’, cité plus haut).

Pour conclure et laisser place à la discussion la plus ouverte possible, rappelons-nous la très belle formulation de Hegel dans sa préface de La phénoménologie de l’Esprit : « Cet émiettement continu qui n’altérait pas la physionomie du tout est brusquement interrompu par le lever du soleil qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du monde nouveau ». Nous y sommes. Le processus de bifurcation est engagé. Le capitalisme néolibéral, aussi impérialiste soit-il, du moins en apparence, connaît un émiettement sous la pression de différentes mobilisations, de prises de conscience de mieux en mieux partagées de ce qui le rend inacceptable et de créations de ’’communs’’ dont il n’est pas maître, marquent ses limites et le fragilisent. Mais cette bifurcation ne sera pas de tout repos. Des zones et moments d’affrontement dont les plus importants concerneront la propriété et le pouvoir de dominer sont à prévoir. On aura besoin d’y voir clair. L’éducation populaire critique, mutuelle, permanente et politique doit et peut contribuer avec les forces qui sont les siennes - organiques et propédeutiques - à ce décisif lever du soleil dessinant la forme d’un monde nouveau qui, à la différence du capitalisme néolibéral, pourrait se définir comme l’ensemble des discours, des pratiques et des dispositions conduisant à un auto-gouvernement des Hommes et à une gestion de ’’communs’’ selon le principe universel de la coopération démocratique.